
L'histoire des Archives de Lausanne (5) |

Les archives, c’est qui?Aujourd’hui, les Archives de Lausanne font appel à un personnel aux compétences variées. Cette professionnalisation des Archives au sein de la Commune rend compte de l’accroissement des missions remplies par la fonction publique. La taille de l’administration communale a été multipliée par treize de 1883 à 2003. Cet accroissement du personnel est le reflet d’un élargissement des compétences publiques qui s’est répercuté sur le volume de documents à archiver.
Toutefois, jusque dans les années 1980, l’archiviste est resté le plus souvent seul. Historiquement, c’est même la notion de mandat temporaire qui caractérise souvent le travail des «archivaires», terme qui laisse place à celui d’archiviste au XVIIIe siècle.
|  | Pour en savoir plus- Gilbert Coutaz, Histoire des Archives de la Ville de Lausanne des origines à aujourd’hui (1401-1986), Lausanne 1986, 123p.
- Gilbert Coutaz, avec la collaboration de Jean-Jacques Eggler, Marcel Ruegg et Monique Favre, Guide des Archives de la Ville de Lausanne, Lausanne 1993, 168p.
- Gilbert Coutaz, Beda Kupper, Robert Pictet, Frédéric Sardet, Panorama des archives communales vaudoises, BHV, 2003
|
Avant le XXe siècle, l’archiviste est d’abord un lettré dont le savoir contraste fortement avec le niveau général d’alphabétisation de la société. Capable de lire le latin et les écritures anciennes, il doit connaître le droit. Ce sont donc souvent des hommes d’église, des notaires ou des juristes qui font office de premiers archivistes. La tradition de l’archiviste historien est tardive, entre XIXe et XXe siècles. Elle prend même des formes chaotiques dans une commune comme Lausanne. Aujourd’hui, et surtout demain, la compétence historienne, sans jamais être niée, est et sera nécessairement réévaluée au vu des savoirs qu’exige la gestion technicienne de l’information de plus en plus informatisée. Notaires, notairesDu point de vue historique, c’est encore au XVe siècle qu’il faut se situer pour connaître les archivistes de Lausanne. La rédaction d’un inventaire par un certain Guillaume de Pont, notaire, est attestée en 1428-1429, pour la Ville inférieure de Lausanne. Cette liste inventorie 182 documents mais ne mentionne déjà plus 60% des documents répertoriés dans l’inventaire de 1401, premier du genre conservé à Lausanne.
Le notariat étant affaire de famille, Claude de Pont, secrétaire du Conseil, rédige vers 1468-1469 un nouvel inventaire des archives de la Ville inférieure où sont analysés plus de 268 documents. Conservé partiellement, celui-ci témoigne d’un rangement et d’une cotation des parchemins par liasses ficelées.
Les institutions ecclésiastiques passées au domaine laïc avec la Réforme organisent leurs archives pour gérer leur patrimoine. Du couvent des frères mineurs de Saint-François ouvert vers 1258, il reste un inventaire des redevances dues aux moines. Rédigé en 1497, il est complété de 1529 à 1535. Là encore, les besoins financiers directs du monastère justifient ces listes partielles qui donnent les sommes dues, les noms des débiteurs et du notaire ayant établi le titre. L’inventaire dressé vers 1513 par le prêtre Claude Denisat pour l’église paroissiale de Saint-Laurent est du même ordre, encore plus caractéristique – par son jeu de renvois – de la préoccupation comptable qui le justifie. Tout ce qui assure des ressources financières à l’église est relevé. Ainsi l’inventaire désigne 321 documents dont les plus anciens sont datés du début du XIVe siècle.
A même époque, un clerc de Fribourg, Louis de Sergy abandonne le latin pour la première fois dans l’histoire lausannoise et rédige un inventaire des documents conservés par les cisterciennes de Bellevaux, à la demande de sa propre sœur qui est alors mère abbesse de l’institution. Les quelques documents mentionnés (48 pièces de 1267 à 1503 dont 17 antérieures à 1320) sont tous retenus pour leur valeur probatoire. Catalogués selon une systématique alphabétique très rigoureuse, ils servent à l’établissement des droits du couvent. |
Les archivistes des hôpitauxDe l’institution d’assistance qu’était l’Hôpital Notre-Dame construit entre 1277 et 1279, il ne subsiste plus d’inventaire antérieur au XVIe siècle. Entre 1522 et 1524, le recteur de l’Hôpital, Claude Denisat, déjà rencontré à l’occasion des inventaires de la paroisse Saint-Laurent, procède à l’inventaire de 1076 documents dont le plus ancien remonte à 1259. Ils sont répartis par liasses elles-mêmes rassemblées par sections dans l’inventaire. Ce travail est poursuivi en 1541 par Girard Bosson, administrateur de l’Hôpital, qui ajoute de nouvelles sections renvoyant à des sources datées de 1283 à 1537 et qui peut s’appuyer sur un relevé nouveau des reconnaissances passées en faveur de l’Hôpital et sur un relevé établissant la géographie viticole de l’institution. Dotés de répertoires sur certaines sections, ces inventaires si détaillés dans leur transcription des actes, s’apparentent à des copies d’actes pouvant pallier la perte physique des documents. Ils sont confectionnés une fois encore pour recenser les redevances exigibles par l’Hôpital.
Suite à la Révocation de l’Edit de Nantes qui entraîne la migration des protestants français à la fin du XVIIe siècle, le Conseil de Lausanne demande à un juriste d’Alès, Pierre Meinager (?-1690) de mettre de l’ordre dans les archives de l’Hôpital. Entré au service de la Ville en 1687, il supervise une œuvre collective qui laisse quatre registres d’inventaire, séparant comme toujours les documents utiles à la gestion de ceux qui n’ont plus de validité juridique. |  | 
AVL, Chavannes A 32 bis. Inventaire de l'hôpital (fin XVIIe s.)
|
Denis de Thurey, figure d’exceptionAvec le XVIIIe siècle, une figure majeure de l’archivistique lausannoise apparaît en la personne de Denis de Thurey (1687-1770). En 1740, malgré un laisser-aller chronique, les autorités enjoignent à la Chambre économique de veiller à «l’arrangement» des archives. Celle-ci nomme le protégé du professeur Loys de Bochat, Thurey, «prozelitte en estat de coppier et de déchifrer les anciens droicts et les tiltres du Public». Son action va durer près de sept ans. Ce réfugié huguenot originaire du Doubs, fils d’un docteur en droit, établit alors les inventaires du Corps de Ville et de l’abbaye de Montheron, inventaires complétés mais toujours utilisés au début du XXIe siècle. Thurey est apprécié pour son œuvre. Le 27 mars 1747, il reçoit un louis neuf et «un certificat de sa fidèlité, et de nôtre contentement de la manière dont il s’est acquitté» de sa mission. Son action ne s’arrête pas là. Entre 1750 et 1757, il classe et rédige un inventaire des comptes depuis 1377 et réalise diverses copies de manuaux de l’exécutif lausannois (entre 1383 et 1560) et du Conseil des Deux Cents (1698-1742).
Au total, plus de 6’400 documents sont répertoriés par cet homme qui se présentet comme archiviste et qui semble bien avoir eu raison de se faire reconnaître comme tel: des analyses précises, mises en contexte, des transcriptions, des traductions, un jeu subtil de mentions redondantes avec renvoi permettent de suivre la chronique des thèmes retenus pour structurer l’inventaire. |  |
|
Les hésitations du XIXe siècleCréée en 1687 pour soutenir les protestants français victime de la politique de Louis XIV, la Bourse française devenue Corporation française en 1830, est dissoute et inscrite dans la Bourgeoisie de Lausanne. Nous sommes le 1er janvier 1860. La fusion entraîne la remise des archives, toujours disponbiles de nos jours. Les documents produits par cette institution d’assistance sont inventoriés en 1743 et revus en 1849. Le travail réalisé au XVIIIe siècle par Jean Cabrol, directeur de la Bourse, série les registres et les liasses. Un répertoire thématique et onomastique clôture cet inventaire sommaire. Ce versement quelque peu massif relance alors l’idée d’une réorganisation des Petites archives. Les historiens Gingins-La Sarra et Rodolphe Blanchet invitent la Municipalité à engager le franc-maçon Jean-Antoine Poncer (1810-1877), originaire d’Annonay. Celui-ci entre au service de la Ville en juillet 1862. Entre 1863 et 1864, il fait l’état des lieux des Petites et Grandes Archives. Son premier rapport sur les Petites Archives révèle l’archétype du local poussiéreux et désordonné. Poncer, dans un minimum de temps et installé dans un local étroit, doit faire face à des problèmes pratiques difficiles. Ces difficultés non résolues l'entraînent vers des solutions boiteuses: il décide par exemple de compléter l’inventaire Thurey, y ajoutant trois sections, idée qu’il abandonne très vite pour formuler un nouveau recueil des analyses de parchemins. Il rédige ce recueil qui rassemble 3’609 documents répartis chronologiquement à l’intérieur de 49 sections thématiques. Cet inventaire pièce à pièce dans la lignée de Thurey n’en a toutefois pas les qualités, mais reste encore aujourd’hui un instrument à disposition du public. |  |

© Le système de Poncer |
Un nouveau départ pour les archives de LausanneEn 1882, la Municipalité sermonnée régulièrement par la Commission de gestion accepte une réorganisation des archives. Elle nomme alors celui qui reste la figure majeure des archivistes lausannois du XIXe siècle: Antoine François Ernest Chavannes (1821-1895). A cette date, l’administration lausannoise déménage et inclut dans cette opération la réinstallation des Grandes Archives. Chavannes expertise les lieux en compagnie de Théophile Dufour, chartiste et archiviste d’Etat à Genève.
Le 6 juin 1883, les archives lausannoises s’installent dans un nouveau local et Chavannes commence son travail d’inventaire. Il opère une refonte radicale du cadre de classement, mettant un terme à l’ancienne division «Petites» et «Grandes» Archives. Son principe chronologique permet de répartir les fonds en trois périodes: les archives antérieures à 1803, les archives dites modernes regroupant les documents produits depuis plus de 30 ans et les archives contemporaines destinées à recevoir les archives vieilles de moins de 30 ans, une migration de cette catégorie vers les archives modernes étant évidemment programmée. Parallèlement, il effectue un travail précis de récolement des archives anciennes, annotant, ajoutant ou corrigeant des cotes, notant les sceaux disparus, etc. En juin 1884, un inventaire complet des registres anciens remplace l’inventaire général des Archives de l’Hôtel de Ville de Poncer. Le traitement des nombreuses pièces anciennes laissées en désordre ne s'achève qu’en 1961.
Chavannes vieillissant, un homme encore plus âgé, Samuel Pahud (1810-1889), est nommé dès août 1883. A son décès, un jeune homme, enfin, Aloïs Haemmerli (1865-1931) le remplace. |
Les archivistes du XXe siècleJusqu’en 1921, cinq archivistes se succédent. Parmi eux, Edouard Notz (1867-1926) a laissé une production étonnante, moins inventaire que répertoire historique inédit: sur décision municipale du 8 février 1916, durant quatre années, cet homme établti un fichier généalogique et historique des immeubles lausannois entre 1600 à 1803. Cette surprenante cartothèque intitulée «Cadastre historique» offre une approche topographique systématique de la dynamique foncière lausannoise (mutations avec renvois aux sources) qui n’a pas encore trouvé son historien. Ce travail aussi impressionnant soit-il n’a pas été très bénéfique pour l’organisation générale des Archives. Pire, la décision de faire l’économie d’un salaire en 1920 est source d’une gabegie qui perdure jusqu’à la crise des années 1930.
En 1932, la Municipalité constatant les dégâts organisationnels liés à l’absence de classement nomme Louis Grivel, homme de lettres et journaliste. Il dote les archives de plusieurs dizaines de fichiers facilitant le repérage des sources. Il répertorie notamment les mandats souverains bernois d’ancien régime et effectue, de 1950 à 1961, un impressionnant travail de tri et de sélection de la correspondance du greffe municipal échangée de 1799 à 1953. Une série forte de plus de 70’400 documents répartis aujourd’hui en 1’217 dossiers thématiques. En 1962, il termine le classement de documents retrouvés en vrac et adressés à l’autorité lausannoise avant la création du canton de Vaud. Il met également en place un système de classement thématique des séances du conseil communal systématisé en 1984.
Jusqu’en 1981, l’archiviste partage son activité entre classements et tâches administratives. Celles-ci relèvent des missions typiques du secrétariat municipal (tenue du registre électoral, contrôle des pétitions, confection des répertoires des procès-verbaux de la Municipalité), et c’est sans étonnement que l’on constate qu’Aloïs Haemmerli et Edouard Notz sont aussi secrétaires municipaux respectivement à Lausanne et Crissier. Philippe Cavin (1905-1979), archiviste de 1965 à 1970, engagé dans les rangs du parti libéral, est même secrétaire du conseil communal lausannois de 1958 à 1978, tandis que Jean Hugli (1916-2004), premier universitaire au poste d’archiviste, professeur d’histoire au collège, journaliste de la Nouvelle Revue et historien radical, député, poète, est rédacteur du Bulletin du Conseil communal entre 1970 et 1981. Une équipe dans des locaux adaptés pour des missions nouvellesEn 1981, Gilbert Coutaz, nouvellement nommé, effectue une enquête sur les archives dans l’ensemble de l’administration et veille à garantir la sauvegarde de tous les registres. Sous sa direction, jusqu’en 1995, les Archives de la Ville de Lausanne vivent une mutation radicale synonyme d’affirmation de leur position institutionnelle et de promotion du patrimoine avec notamment, la publication d’une Histoire des Archives en 1986 et d’un Guide des fonds en 1993. Autres faits de cette histoire récente: la mise en place d’une équipe avec l’installation des Archives dans les locaux du Maupas (1986), l’informatisation du catalogue de la bibliothèque (1982) et des inventaires (1991), la mise en place d’une documentation lausannoise cumulative (1981), l’indexation du bulletin du conseil communal (1984) et la création d’une section audiovisuelle (archives filmiques et sonores) épaulée par une Commission des archives filmiques dès 1982. On y ajoutera le projet collectif qui donne naissance à la revue d’histoire lausannoise: Mémoire Vive dès 1992. Une histoire qui continue de s’écrire! |
 |
|
|