Amina Djahnine n’a que 37 ans, mais «j’ai déjà tout vécu», témoigne-t-elle. Issue d’une famille militante de gauche, elle a quitté l’Algérie contrainte et forcée par les menaces de mort reçues après l’assassinat, en 1995, de sa sœur Nabila, féministe très engagée. «Pendant neuf ans, mes frères et mes sœurs étions sur la liste noire, raconte Amina. Mais nous n’avons pas voulu nous mettre dans un rôle de victimes, parce que ce serait leur donner raison. J’ai fait le choix de la vie, de la lumière, du souffle.» Depuis cinq ans, le retour en Algérie est possible. Chaque année dans sa ville natale, Amina Djahnine participe à l’organisation d’un festival cinématographique, les «Rencontres du film documentaire de Bejaïa». C’est aussi l’occasion de mettre sur pied des résidences d’écriture documentaire sur une dizaine de jours, au cours desquels des stagiaires développent des projets «que nous suivons de A jusqu’à Z». En arrière-plan? «Parler de ce qui nous est arrivé, contribuer à construire une mémoire», explique Amina. Allers et retoursSi c’est en Algérie qu’Amina a suivi une formation de comédienne et de chanteuse, c’est à Genève, à l’Ecole supérieure des beaux-arts de Genève, qu’elle explore «le monde magnifique du cinéma». Longtemps, le 7e art a été un exutoire, une «manière d’exorciser» le deuil, la violence, l’exil. «Mais depuis trois ans, j’ai engagé une autre démarche, souligne Amina : je veux installer un aller-retour entre le monde qui héberge en moi et celui qui m’entoure. Je veux une présence plus importante de «l’autre» dans ma démarche.» Et c’est également dans un mouvement d’aller et retour que cette réalisatrice indépendante – Amina Djahnine a également des mandats auprès de la Fondation pour l’animation socio-culturelle lausannoise et de l’Ecole d’études sociales et pédagogiques – vit aujourd’hui la Suisse et l’Algérie: «J’ai besoin de ces allers-retours, de ces moments de solitude, où l’individu a sa place et a les moyens de se bâtir tout seul, et de la collectivité, qui me repose.» «J’essaie de comprendre»Et l’intégration en Suisse, comment l’a-t-elle vécu? Si Amina Djahnine estime que la langue française – «quoiqu’on dise, cela a facilité énormément les chose» -, la musique, les arts et le travail ont eu un rôle important, elle n’a pas pour autant eu l’impression de faire un effort particulier: «Je me suis installée là, j’avais un souffle, je crois en l’humain. Les gens m’ont approchée, et j’ai approché les gens de manière très naturelle. Les connexions se sont faites. Et je ne sens pas d’énormes différences. J’ai privilégié l’échange et l’écoute sans a priori et sans préjugé.» Amina reconnaît avoir été interpellée par certaines attitudes ou comportements d’ici, mais elle s’est toujours gardée d’être dans le jugement : «J’essaie de comprendre, dit-elle. Et cela m’a fait porter aussi un regard différent sur là-bas.» Il n’empêche. Amina Djahnine n’imagine pas, en tout cas pour le moment, retourner vivre en Algérie: «La Suisse m’a adoptée, et j’ai adopté la Suisse. C’est mon espace de vie, de travail et de réflexion depuis bientôt quinze ans. La Suisse m’a aidée à me reconstruire suite à une importante rupture dans ma vie. Je lui serai toujours très reconnaissante. Et puis, la liberté individuelle, c’est quelque chose que je ne peux plus lâcher.» Corinne Chuard Novembre 2009 |