Isabel Eíriz a à peine trente ans lorsqu’elle quitte Séville, où elle a fait ses études, pour le Nicaragua. Née au sein d’une famille qui a vécu la migration, elle a grandi dans un petit village d’Andalousie, Corteconcepción: «Nous étions privilégiés, nous avions un puits et des toilettes, alors qu’il n’y avait pas d’eau courante dans le village. J’ai eu la chance, raconte Isabel Eíriz, d’avoir connu une Espagne très primitive, ce qui m’a permis de comprendre les gens vivant avec peu.» Premier job dans un centre d’intégration des gitans, puis départ pour le Nicaragua et sa révolution: «C’étaient des années pleines d’enthousiasme. La révolution, c’était notre formation, notre expérience.» Isabel Eíriz travaille à l’Institut de sécurité sociale et du bien-être. C’est au cours de son séjour dans ce pays en guerre qu’elle fait une rencontre décisive pour la suite de son parcours: Jean-Claude Métraux, l’un des futurs fondateurs d’Appartenances. Ensemble, ils mettent en place un projet de prévention contre des éventuels problèmes de santé mentale liés à la guerre auprès des enfants et de leurs familles. L’idée? Former des membres des institutions dites «multiplicateurs-trices» à même de multiplier, justement, cette formation auprès des gens de la communauté. Et lorsque Jean-Claude Métraux lui propose d’exporter ce projet en Suisse, Isabel Eíriz n’hésite pas: «J’ai eu un grand privilège: amener quelque chose du sud au nord, ce n’est pas courant.» «Un choc» «L’arrivée ici a été un choc, témoigne Isabel. J’étais très contente de faire le pas, de me rapprocher géographiquement de ma famille, d’apprendre une nouvelle langue et de continuer à étudier. Mais ce qui fut difficile pour moi, c’était de constater les inégalités indicibles, entre cette folie de la pauvreté là-bas et la richesse d’ici. Cela me révoltait.» La perte d’un statut important au Nicaragua, celui d’une des trois psychologues dans une région de 800'000 habitants, le regard jugeant de l’autre sur soi, la séparation marquée entre vie professionnelle et vie privée sont autant d’éléments qui ont joué en faveur du sentiment de solitude: «J’avais découvert un adjectif qui m’a aidée à définir les relations d’alors: glaciales, raconte Isabel. Par contre, ce qui m’a portée, c’était d’avoir un projet, de pouvoir travailler ici, avec une mission, apporter ce que j’avais appris de l’éducation populaire. On travaillait avec une méthodologie qui utilisait notre propre expérience: transformer tant la subjectivité que les conditions sociales et politiques. Et, malgré la différence de contexte, cette méthodologie s’est avérée pertinente ici.» «Arriver à aimer la Suisse, cela m’a coûté une douzaine d’années» Aujourd’hui, après avoir travaillé durant une dizaine d’années sur le projet «Vers une amélioration de la qualité de vie des communautés migrantes», Isabel Eíriz est responsable du secteur formation d’Appartenances, tout en continuant d’œuvrer comme co-thérapeute au sein d’un groupe destiné à des personnes ayant vécu la torture. Ses convictions et ses valeurs, «tout le bagage hérité de ma famille, de mes ami-e-s, du Nicaragua – c’est comme les Alpes, c’est là, solide, cela ne bouge pas, et en plus c’est beau» – ont été importants dans son intégration dans la vie helvétique: «Arriver à aimer la Suisse, m’y sentir chez moi, cela m’a coûté une douzaine d’années dit Isabel, qui conserve ses premières révoltes intactes. Sa compagne suisse fut partie prenante de ce mouvement. Plus sereine, elle lui a fait connaître Freddy Buache, Yvette Théraulaz, Alain Tanner, Rosette Poletti, Jean Ziegler, Frédéric Maire… «de quoi se sentir en magnifique compagnie». L’association Appartenances fut et continue d’être aussi importante pour Isabel, comme les rencontres qu’elle permet avec les gens des quatre coins du monde: «Je peux les aider, mais ils m’aident aussi. Chaque fois que je vois qu’une personne récupère l’espoir, cela me confirme que cela vaut la peine de vivre!». Corinne Chuard
Janvier 2010 |