Le 2 décembre 2010 Constant-Delessert, pionnier de la photographie à LausanneUn Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit: «Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés!), l’art, c’est la photographie.» A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Ces célèbres et radicales considérations de Baudelaire publiées dans son Salon de 1859 restent 150 ans plus tard source de stimulantes réflexions sur le rôle et le statut de la photographie. Cela d’autant plus lorsqu’on admire des œuvres datant précisément des années 1850-1860. Des œuvres – daguerréotypes, papiers albuminés, épreuves sur papier salé… ‑ dont l’«exactitude», pour reprendre le terme utilisé par Baudelaire, ne peut plus être confrontée, mise à l’épreuve d’une réalité désormais lointaine, souvent disparue. Plus que n’importe quel autre moyen d’expression, les photographies du milieu du 19e siècle possèdent cette capacité à troubler celui qui les regarde. Parce que nous avons tous au moins une fois réalisé une prise de vue. Par cette expérience vécue, nous sommes bien plus proches du photographe que du peintre ou du sculpteur. Nous sommes donc en mesure de comprendre, de saisir une infime fraction de ce qu’a pu ressentir celui qui déclenchait son obturateur il y a de cela un siècle et demi. D’autre part, la confrontation des deux réalités, celle fixée sur le support sensible du photographe d’antan et celle, vue et vécue aujourd’hui par les spectateurs que nous sommes, permet de mesurer les abyssales transformations subies par notre environnement. Cet exercice jubilatoire et fascinant est aisément praticable grâce aux collections photographiques du MHL. A Lausanne travaillent en effet des pionniers de la photographie dont nous conservons un patrimoine extraordinaire: Samuel Heer-Tschudi (1811-1889), Friedrich von Martens (1806-1885?), Adrien-Constant de Rebecque (1806-1876).[1] Ce dernier fut l’un des plus célèbres photographes européens de son temps. Marié à Julie Delessert, il se fait appeler Constant-Delessert, abandonnant la particule et ce patronyme aristocratique vaudois si connu. Par cette union, Adrien se lie à une famille (originaire de Cossonay) de défricheurs dans le domaine de la photographie. Membre de la Société héliographique de France, il entre à la Société Française de Photographie en 1858. Entre Paris et Lausanne, les échanges sont denses, constants, incroyablement fructueux. Les prises de vue que Constant-Delessert effectue à Lausanne, sur la promenade de Montbenon, dans les quartiers de Pépinet, Bourg et Saint-François, constituent des témoignages exceptionnels de l’état du centre urbain entre 1840 et 1860, les premières expériences photographiques réalisées dans la capitale vaudoise et la marque du regard sensible et affûté d’un homme d’une grande culture et d’une curiosité insatiable. A cette période, Lausanne est telle que l’ont vue Voltaire, Rousseau, Mozart, Gibbon, Napoléon… Les grands bouleversements sont imminents. Déjà, le Grand-Pont est inauguré. Pour le reste, les photographies de Constant-Delessert montrent une ville d’un autre âge, issue d’une iconographie de fiction, avec ces figures floues, ces passants éthérés que les longs temps de pause n’arrivaient pas à saisir. Fixité, vide, étrange beauté d’espaces inconnus dans un environnement pourtant supposé familier : la vue sur l’ancienne Place Pépinet prise vers 1860 depuis la fenêtre d’un immeuble voisin (1), la Place Saint-François (vers 1845) (2) ou la formidable Allée d’arbres de Montbenon (1856) (3) sont des chefs-d’œuvre de mise en scène et des exemples précoces d’une «perception photographique» exceptionnelle. |  | 
Pl. Pépinet, 1860

Pl. St.-François, vers 1845

Montbenon, 1856
Les critiques de l’époque ne s’y étaient pas trompés : les qualités des tirages que Constant-Delessert expose au Salon de 1859 sont unanimement reconnes: «Tous ses effets sont réussis; le tirage de ses épreuves positives est parfait; c’est un des plus beaux de l’exposition, bien que la perfection du tirage des épreuves positives soit peut-être ce qui est le plus à remarquer dans cette exposition.»[2] Pour la première fois, en 1859, la photographie était admise à distance plus ou moins prudente des Beaux-arts dans un Salon parisien (d’où la fameuse charge de Baudelaire, par certains côtés prémonitoire mais qui n’allait pas empêcher l’expansion fulgurante du medium). De cet épisode historique, nous conservons des témoignages par le biais des œuvres d’Adrien Constant de Rebecque dit Constant-Delessert. Un photographe auquel le MHL consacrera bientôt une exposition majeure et publiera la première monographie qui lui ait jamais été consacrée.
[1] Sans oublier Marc Secretan, mathématicien lausannois auteur d’un célèbre Traité de photographie publié à Paris en 1842. [2] R.-A. Reiss, « Il y a 46 ans ! », Revue suisse de photographie, 17, 1905, p. 341-351 [347]. |