Nous sommes en juillet 1983, le Sri Lanka vit un éclatement de violence. Namasivayam Thambipillai, a quarante ans, il est pharmacien dans la région de Jaffna dont il est originaire et milite activement au sein du Tamoul United Liberation Front, seul parti d’opposition représenté au Parlement. Le 24 juillet, Shiva échappe de peu à une fusillade dans la rue. Les jours qui suivent, ponctués de pressions et de menaces, le convainquent de la nécessité de quitter le pays. Le 27 décembre 1983, il entreprend ce long voyage – via Dehli, la Tchécoslovaquie, Berlin, la Belgique et la France – qui l’amènera à Genève, puis à Lausanne, où il dépose, début janvier 1984, une demande d’asile. C’est finalement Bex qui sera son premier environnement de vie helvétique, son premier contact avec la culture et l’alimentation européenne… et la langue française. C’est là aussi qu’il trouve son premier job: ramasser les pommes-de-terre chez un paysan. Des gestes de peurUne année plus tard, la vie de Shiva va déployer un autre visage: il est successivement laveur de voitures à Vevey, portier de nuit dans un palace montreusien, puis préparateur à la pharmacie du CHUV, un poste qui correspond mieux à sa formation de base. «Mais c’est là que je vais rencontrer le racisme», témoigne Shiva, qui se souvient de gestes de peur à son égard: «J’ai même trouvé un jour, dans ma boîte aux lettres, un poisson mort glissé dans une enveloppe…» Shiva explique: «Quand je suis arrivé, les Suisses ne comprenaient pas qui étaient les Tamouls et quel était leur problème.» Shiva finit par quitter son travail au CHUV au moment même où sa famille arrive en Suisse. «J’ai trouvé au sein du Centre Social Protestant des personnes qui ont partagé nos difficultés et ont travaillé en faveur de l’intégration de la communauté tamoule», raconte Shiva, qui sera chargé par le BLI, dans le cadre d’un programme d’occupation, de donner un cours de français à des participants tamouls. Premier journal en langue tamouleC’est à cette époque aussi que Shiva lance le premier journal en langue tamoule à Lausanne. Il porte le nom de «Etoile qui s’élève». Durant deux ans, 2000 exemplaires sortent chaque semaine des presses de la Nouvelle Revue de Lausanne. C’est lors d’un autre programme d’occupation qui se déroule au parc scientifique de l’EPFL qu’un ingénieur marocain glisse à l’oreille de Shiva l’idée d’ouvrir un restaurant et service traiteur proposant une cuisine indienne et srilankaise. Ce sera chose faite le 5 décembre 1997 à la rue du Valentin. Durant une petite dizaine d’années, Shiva se transforme alors en cuisinier. «Je suis quelqu’un de très optimiste, je prends la vie comme elle vient, dit Shiva. Néanmoins, si, aujourd’hui, tout le monde parle d’intégration, combien de souffrances n’avons-nous dû pas subir jusque-là…» «J ’ai le virus de la politique»Son engagement de militant au Sri Lanka, Shiva l’a poursuivi ici. En 1989, il rencontre Yvette Jaggi, alors syndique de Lausanne. Il entre au parti socialiste, puis fait partie de la Chambre consultative des immigrés de Lausanne dès 1994. En 2008, il entre au Conseil communal, toujours sur les rangs socialistes: «J’ai la politique en tête, témoigne Shiva. Comme un citoyen suisse que je suis depuis 2008, j’ai envie de participer à la vie politique d’ici et d’exprimer mes idées pour œuvrer en faveur d’une vie meilleure des citoyens, d’où qu’ils viennent.» Mais l’engagement de Shiva ne s’arrête pas là. A l’origine de la première Association des Tamouls de Suisse romande, créée en octobre 1984, il est aujourd’hui secrétaire général du Forum Tamouls Suisse à Berne et député vaudois au Swiss Council of Eelam Tamils. Mais, plus que tout, il émet le souhait de pouvoir agir pour son pays en développant la fondation qu’il a créée il y a peu, la Fondation pour les handicapés victimes de la guerre. Histoire de boucler… la boucle. Corinne Chuard
Novembre 2010 |