Lire à la chandelle
Partez à la découverte du livre dans l’intimité de trois
foyers lausannois de la seconde moitié du 18e siècle

Une visite qui vous dévoile, à partir de traces d'archives, les ouvrages à feuilleter en ligne


La source historique
L’historien Norbert Furrer a examiné aux Archives de la Ville de Lausanne cinq registres d’inventaires de biens après décès, rédigés sur ordre du Conseil, couvrant une période allant de 1751 à 1798 (AVL, D 535-D 539). Le Conseil des XXIV est la chambre politique qui traite des affaires importantes de l’époque, notamment d’ordre judiciaire. Ces registres contiennent 360 inventaires répertoriant les biens de défunts, destinés à préparer leur succession. Les inventaires sont dressés par des banderets, officiers de police rattachés aux différentes bannières découpant la ville, accompagnés généralement par le contrôleur général – dont la fonction est d’exercer une surveillance sur les instances communales - et un secrétaire du Conseil.

Deux-tiers de ces inventaires ne mentionnent aucun livre. Lorsque des bibliothèques sont recensées, les listes de livres figurent à côté du dénombrement minutieux d’ustensiles de cuisine, de mobilier, de linge de corps, de lettres de créance, suivant une déambulation de pièce à pièce. Le recenseur note tout ce qu’il voit, indépendamment de sa valeur. La lecture de ces registres est assez pittoresque aux yeux d’un lecteur moderne non familier, qui rencontre des termes exotiques comme coquemard (récipient), serinette (boîte à musique) ou broussetou (gilet), qui le font voyager dans le temps. La présence de livres se limite bien souvent à quelques titres, d'ordre religieux.

Cette source touche l’ensemble de la société et autorise un large panorama sur les pratiques sociales et culturelles de l’époque, matériau précieux pour l’historien. On peut citer, comme autres types de sources nous renseignant sur les possessions et la circulation de livres sous l’Ancien Régime, les inventaires après faillite, les journaux intimes, la correspondance, les catalogues de cabinets de lecture, les registres de prêt de bibliothèques publiques, les inventaires de ventes aux enchères, les listes de souscriptions.


Trois intérieurs lausannois
Lausanne compte environ 9000 habitants à la fin du 18e siècle. La ville est encore enserrée dans son corset de murailles médiévales, mais avec une population qui a presque doublé depuis le milieu du 17e siècle. En 1764 est réalisée une enquête sur la pauvreté. On enregistre presque 10% de pauvres, mais le niveau d’instruction de la population est bon.

L’école, qui est sous la dépendance de l’Eglise, apprend aux enfants à lire, à écrire, le chant et le catéchisme, si bien qu’environ 90% de la population maîtrise les savoirs élémentaires.

La vie culturelle est intense. Au moment de la rédaction des trois inventaires après décès retenus (1757, 1761 et 1782), Voltaire et Mozart ont ou vont faire l’honneur de leur présence à Lausanne, on assiste à la création de nombreuses sociétés littéraires et artistiques, au début des feuilles périodiques telles que la Feuille d’Avis de Lausanne. On vient de loin pour goûter à une vie culturelle riche ou pour recevoir les soins et bons conseils du docteur Tissot.

Le commerce de l’édition connaît un développement florissant, basé entre autres sur la réalisation de contrefaçons et la traduction d’ouvrages de l’Europe des Lumières.


Découvrez les bibliothèques de Benjamin Milot, de Louis Daniel Des Tallents et d'Othille Ogiez

Les bibliothèques de Benjamin Milot, de Louis Daniel Des Tallents et d’Othille Ogiez

Des trois protagonistes on ne sait que peu de choses. Benjamin Milot (v. 1706-1757) semble avoir été un notable, si l’on en croit les effets personnels recensés, témoignant d’une certaine richesse (argent, cloche pour sonner les servantes), et le nombre plus important qu’à l’accoutumée de personnes qui assistent à cet inventaire. Il fut à la fin de sa vie membre du Conseil des XXIV. Décédé à l’âge d’environ 51 ans, il fut enseveli au cimetière de Saint-François.

Othille Ogiez (v. 1712-1782), habitant au Faubourg de la Barre, semble avoir été de condition plus modeste. Divorcée d’un agrégé à la Direction française, elle est décédée à l’âge de 70 ans et fut ensevelie à la Cité.

Louis Daniel Des Tallents (1705-1761) exerça la fonction de secrétaire d’une cour de justice. Il fut enseveli à la Madeleine à 56 ans.

Que lisaient-ils, ou du moins quels ouvrages leur servaient de décor quotidien ?

L’inventaire des livres
Le relevé des titres de livres étant parfois incomplet, un travail d’identification a été nécessaire, que des recherches bibliographiques poussées ont bien souvent rendu possible. Quelques incertitudes subsistent quelques fois quant à l’édition précise d’un titre à succès, ayant connu plusieurs rééditions. Un lien hypertexte vers la version numérisée des ouvrages est proposé, dès lors qu'elle existe.

Le possesseur les a-t-il lus ? En tous les cas l’inventaire des titres de sa bibliothèque nous parle quelque peu de lui, esquisse les contours de son horizon mental, et permet de découvrir les fragments d’une culture passée.


La bibliothèque de
Benjamin Milot
La bibliothèque de
Louis Daniel Des Tallents
La bibliothèque
d'Othille Ogiez
La bibliothèque de Benjamin Milot
Inventaire réalisé en 1757 - 56 titres

« Sur l’heure de midy mes Sauvages cacherent sous du sable un peu de bled d’Inde à l’accoutstumée, & firent festin de farine cuite, arrousee de suif d’eslan fondu mais j’en mangeay tres peu pour lors (sous esperance de mieux le soir) car comme je ressentois déjà l’air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust ne me sembloient pas si bonnes qu’auparavant, particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là mangé en guise d’huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux d’en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons. »

Gabriel SAGARD THÉODAT, Le grand voyage au pays des Hurons situé en l’Amérique vers la mer douce, ès derniers confins de la Nouvelle France, dite Canada, où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des mœurs & du naturel des sauvages, de leur gouvernement & façons de faire […]. Paris, 1632

« Il paroit par les derniers ouvrages de quelques astronomes que l’on est à présent curieux d’observations célestes, & de ce qui a du rapport. […] Cela m’a fait penser qu’il seroit peut-être agréable à ceux qui les aiment d’en trouver ici quelques unes de différentes sortes. Elles ont toutes été faites (hormis celle de l’éclipse de lune du 26 avril 1744 qui a été observée à Lausanne) dans un lieu situé à 3’20’’ de degré au nord de cette ville & plus occidental qu’elle de 11’’ d’heure. »

Jean Philippe de LOYS de CHESEAUX, Traité de la comète qui a paru en décembre 1743 et en janvier, février et mars 1744, contenant outre les observations de l’auteur, celles qui ont été faites à Paris par Mr. Cassini, et à Genève par Mr. Calandrini. Lausanne, Genève, 1744

« Les fievres guerissent en deux façons, ou en vuidant & consumant l’humeur qui les produit, par le feu de la fievre mesme, par les remedes ordinaires, la purgation, la saignée & les autres ; surtout par une façon de vivre qui empêche les nouvelles productions & les separations de la bile, ou en arrêtant cette humeur & en la faisant r’entrer dans la masse du sang, dont elle s’est séparée, ce qui se fait presque sur le champ par l’usage du china-china, qui est un spécifique des fievres. »

Raymond RESTAURAND, Hippocrate de l’usage du china-china, pour la guérison des fièvres. Lyon, 1681



La bibliothèque de Louis Daniel Des Tallents
Inventaire réalisé en 1761 - 25 titres

« N’est-ce pas une chose estrange, & quasi hors de la conception des hommes, que par les caracteres des lettres un homme seul a pouvoir de faire entendre ses conceptions à plus de cent mille personnages ? Bref qu’elles nous donnent la cognoissance de tous les arts, qui font l’homme devenir vray homme. »

Etienne TABOUROT, Les bigarrures et touches du Seigneur des Accords. Paris, 1662

« Devant la porte d’un vieil marié qui portoit des besicles, l’on planta ce pourtraict, un homme qui arrachoit des lunettes à un Dieu le Pere, aupres duquel estoient sept tonneaux, qu’on appelle en Bourgongne des fillettes. Cela d’ordre signifoit, Quand on prend lunettes à Dieu sept fillettes, c'est-à-dire Quand on prend lunettes adieu ces fillettes. »

Etienne TABOUROT, Les bigarrures et touches du Seigneur des Accords. Paris, 1662

« Un gentilhomme de Bourgogne disant à toutes les filles qu’il rencontroit, Pleust à Dieu, m’amie, que nous eussions mis les culs ensemble. Quelques-unes moins rusees, estimans qu’il dist mille escus, le remercioient avec une grande reverence. Quelques autres plus fines frotees, qui entendaient son jargon, luy respondoient Prenez tout, Monsieur, encor vous donnay je cent aupres. Entendant sens, autrement sentez, au lieu de cent. »

Etienne TABOUROT, Les bigarrures et touches du Seigneur des Accords. Paris, 1662



La bibliothèque d'Othille Ogiez
Inventaire réalisé en 1782 - 17 titres

« Je vous conjure donc Monsieur, d’aider les ames autant que vous pourrez, & de préparer comme de loin le règne de Dieu en elles : car il ne faut pas se persuader que le règne de Dieu s’établira par quelque chose d’extérieur & d’éclatant, mais peu à peu par l’intérieur. »

Jeanne-Marie Bouvier de la Motte GUYON et François de Salignac de la Mothe-FÉNELON, Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, ou l’esprit du vrai christianisme. London, 1767-1768

« De quelque manière que ma belle-mère & mon mari me traitassent, je ne répondois que par mon silence : ce qui ne m’étoit point alors dificile ; parce que la grande ocupation du dedans, & ce que je sentois, me rendoit insensible à tout le reste. Cependant il y avoit des momens où vous me laissiez à moi-même : & alors je ne pouvois retenir mes larmes lors que ce qu’ils me disoient étoit plus violent. »

Jeanne-Marie Bouvier de la Motte GUYON, La vie de Madame J. M. B. de LaMothe Guion, écrite par elle-même. Köln, 1720





Lire au siècle des Lumières : fonctions et lieux de la lecture

Même s’il n’est pas toujours aisé d’attribuer l’un ou l’autre livre à une catégorie, du fait également du peu de renseignements dont on dispose sur leurs propriétaires, l’inventaire de leur bibliothèque a été organisé selon cinq divisions, correspondant aux cinq fonctions que peut remplir la lecture à cette époque.

Lire :
  • permet de participer à la vie politique et sociale : on parle de lecture civile, en tant qu’administrant ou administré, qui permet de s’insérer dans la société ou d’acquérir un statut

  • accompagne également une activité professionnelle et l’acquisition d’un revenu : on parle de lecture professionnelle

  • permet l’acquisition de connaissances et l’étude : on parle de lecture savante

  • permet de se s’évader et se distraire : on parle de lecture divertissante

  • permet de se consoler et de prier : on parle de lecture édifiante


  • La bibliothèque du conseiller Benjamin Milot - la plus grande - est celle d’un homme cultivé à l’esprit ouvert, qui s’intéresse à beaucoup de disciplines variées. Elle est de nature universaliste.

    On peut relever, dans la bibliothèque de Louis Daniel Des Tallents, la présence marquée de dictionnaires et d'ouvrages de langues (français, allemand et anglais), rattachés peut-être à sa fonction de secrétaire, dans une ville très fréquentée par les étrangers.

    La bibliothèque d’Othille Ogiez est celle d’une femme pieuse, ayant peut-être participé aux activités de l’Oratoire des âmes intérieures à la Cité, secte adepte des idées quiétistes de Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe Guyon. Elle possède en effet plusieurs ouvrages de cette mystique française.

    Posséder des ouvrages ne signifie pas forcément les avoir lus. De même qu’on peut pratiquer la lecture en dehors de chez soi. Dans la seconde moitié du 18e siècle apparaissent les cabinets de lecture et les bibliothèques circulantes fonctionnant sur abonnement, où l’on vient lire le journal et emprunter quelques ouvrages, et qui sont aussi des lieux de sociabilité. Il ne faut pas oublier également que pour bon nombre de gens lire c’est avant tout chanter et prier à l’office religieux, et que le seul livre qu’ils possèdent est un psautier.



    Pour ceux qui veulent approfondir


    Furrer, Norbert. Des Burgers Buch : Stadtberner Privatbibliotheken im 18. Jahrhundert, Zurich : Chronos, 2012

    Furrer, Norbert. La bibliothèque du conseiller lausannois Benjamin Milot en 1757, in Revue historique vaudoise (2012), p. 297-314

    Netz, Robert. Livres et lecteurs à Lausanne sous l’Ancien Régime, in Mémoire Vive, no 4(1995), p. 9-16

    Corsini, Silvio. Le livre à Lausanne : cinq siècles d’édition et d’imprimerie, Lausanne : Payot, 1993






    Textes: Fabienne Chuat
    Réalisation: Johann Favre
    Photographies: Alexandre Almirall
    Illustrations (du domaine public) : Wikipedia

    Crédits