Patrimoine

Une ville en silence, vue du beffroi

Depuis le 27 mars, les cloches de la cathédrale sonnent à 22 heures, comme elles le faisaient autrefois pour les alertes à l’incendie. Le guet, Renato Häusler, observe la ville et confie ses réflexions.

© Marino Trotta - Ville de Lausanne
Au beffroi, le guet annonce l’heure et rêve des temps perdus.

Du haut de son beffroi, il n’entend plus la rumeur de la ville. Le silence est devenu encore plus silencieux, nous dit-il, bien plus qu’il ne l’est d’habitude le soir, du moins les soirées calmes, du dimanche au mercredi. Il n’y voit pas que du mauvais. Il y sent, écrit-il, «un air enfin respirable à pleins poumons, des parfums de fleurs, de la quiétude. Les aiguilles cessent de faire le tour du cadran trois fois trop vite.»

Tous les soirs à 22 heures, désormais, et pour un temps indéterminé, après avoir annoncé l’heure, le guet sonne la Clémence. Il ne le fait qu’une fois, ça dure près de cinq minutes, trois coups, puis six, puis encore trois, etc. Il serait excessif de le refaire chaque heure, jusqu’à deux heures du matin.

Une bulle intemporelle

Renato Häusler est habité par l’histoire. Par cette tradition dont la permanence depuis le Moyen Âge est unique en Europe. «Au beffroi de la cathédrale, écrit-il, indifférent au cours de l'Histoire, le temps demeure suspendu.

Un noctambule arpente le promenoir de son pas tranquille pour annoncer les heures. Dépouillée de tout superflu, la loge lui offre un refuge douillet parmi les poutres séculaires. Tout est embrassé dans une bulle intemporelle. Elle s'est soudain mise à enfler démesurément, jusqu'à envelopper le monde entier flottant dans l'attente...»

Autrefois, rappelle-t-il, on «mettait la cloche en branle». Aujourd’hui, il a le sentiment que la planète est en branle. Comment ces sonneries sont-elles perçues par les Lausannois.es? Renato Häusler a reçu des commentaires positifs de son entourage, mais personne, en bas, n’est là pour réagir. Les rues sont pratiquement vides. «Il faut considérer ça comme un encouragement à la lutte contre la pandémie, nous dit-il. Comme autrefois on luttait pour maîtriser le feu aussi vite que possible.»

Un rêve secret

Au beffroi, où «seul demeure le chant du vent des soirs agités», le guet fait un rêve secret… qu’il nous confie. Il rêve «à la disparition des lumières s'étalant tous azimuts pour retrouver des temps perdus, avec pour seule clarté le scintillement des étoiles et le cristal liquide de la lune inondant les eaux du Léman.»

AM