La trahison d’Auguste Rodin, une nouvelle inédite de Marie-Josée Imsand

Sur le point de rendre son dernier souffle, Auguste Rodin se confesse à l’infirmière qui lui tient la main. Qu’a-t-il sur la conscience? Un texte inédit de l’écrivaine romande, pour qui les correspondances entre les arts plastiques et littéraires n’ont pas de secrets.

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La Trahison

Dans la journée du 11 mars, un homme fut admis à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Paris. Par manque de place on l’installa dans l’unité des contrepoisons. Une infirmière qui le reconnut immédiatement, courut chercher le directeur pour qu’il l’ausculte de toute urgence. En fin d’après-midi, sans avoir trouvé de solution afin d’apaiser sa fièvre, le médecin pria la jeune novice de le veiller. Assise à ses côtés, elle joignit naturellement les mains sur son tablier après avoir épongé le visage du vieillard. Vers onze heures du soir, dans une demi-somnolence, il s’écria:

- Ne me condamnez pas! Ne faites rien avant que…

La garde-malade prit sa main afin de le tranquilliser et par ce simple geste devint l’unique personne à entendre les confessions de monsieur Rodin. Ce n’est qu’à la mort de l’infirmière que l’on découvrit le carnet de notes qui expliquait l’origine de la maladie de son patient. La jeune femme avait pris soin de raconter sa rencontre avec le maître lors d’une rétrospective au pavillon de l'Alma. Cette exposition avait convaincu elle et son fiancé à s’unir pour la vie. Les sentiments des amoureux se mêlèrent à ceux des sculptures de telle façon qu’ils les admirèrent sans aucune gêne. À leur retour, son amant lui avait fait l’amour comme jamais. La femme, reconnaissante envers le grand artiste, s’en occupa de manière si dévouée, que par bonheur il parvint à passer cette première nuit.

Il avait senti le feu envahir son corps et le froid des ténèbres lui glacer les os. Effrayé par l’obscurité, Auguste cria… puis se laissa peu à peu bercer par ses souvenirs. Il se revoyait apprenti, avec dans les mains sa première sculpture en marbre que son maître avait accepté de signer. L'Âge d'Airain lui apparut dans la blancheur matinale de l’atelier. Rodin se remémora chaque étape de l’ouvrage qui donna l’élan au mouvement de l’adolescent. Avant de le parfaire, il avait dû déterminer la forme de pensée du jeune homme. Il avait assez travaillé pour reconnaître cet instant primordial de la taille. Il ne fatigua pas le plâtre, mais attendit d’identifier la prière que devrait incarner Airain, désirant accomplir le Rêve. Dans sa demi-somnolence, le malade sentit progressivement sa respiration s’associer à celle du garçon. Quand on l’accusa d’avoir moulé directement le modèle pour le rendre aussi vivant, il en fut choqué. C’est à cet instant qu’il vécut l’une des expériences les plus singulières de toute son existence. Une force indéfinissable l’enveloppa, renforçant à jamais ses croyances. Elle lui permit de ne plus jamais se sentir blesser par l’ignorance et la jalousie des hommes. La beauté est sans approche, murmura-t-il. La beauté est sans approche. Il ne suffit point d’espérer ou de prier afin qu’elle investisse notre travail. Il se souvint l’avoir vue tantôt apparaître à l’atelier pour disparaître le lendemain, comme dans un rêve dont on ne parvient pas à fixer les détails. Personne ne pétrit impunément la terre, sachant qu’un jour ou l’autre Dieu pourrait venir s’en mêler! C’est une alchimie difficile à traduire…

Le souvenir du dernier rendez-vous avec Balzac lui revint ensuite à l’esprit. La bonne était absente. Le maître en personne lui ouvrit la porte. Saisi par l’inspiration dès son réveil, il n’avait pas pris le temps de s’habiller. Peut-être que le Divin était, il y a quelques minutes encore, dans la pièce avec lui? L’émotion submergea Auguste. Après différents essais, il décida de modeler l’écrivain vêtu de sa robe de chambre afin d’exprimer la magie qui habitait le grand homme. La ville de Paris refusa l’imposante statue de bronze et, c’est pourquoi, elle para le parc du sculpteur jusqu’à la fin de sa vie.

Aux premières heures de l’aube le médecin s’étonna du bon teint de son patient et félicita l’infirmière. Craignant la presse, elle ne parla pas de l’identité de son malade. Rose Beuret vint le visiter dans la matinée et garda son mouchoir contre la bouche pour parvenir à résister plus d’un quart d’heure avant de s’en aller. Rodin trembla en songeant à ce qu’il endurerait s’il devait s’acquitter de ses infidélités. La garde-malade caressa son front.

- Votre compagne semblait heureuse que vous ayez repris des forces, monsieur.

Les yeux fermés, il lui sourit sans y parvenir. Il avait aimé Rose dès leur première rencontre et personne n’était parvenu à égaler ce sentiment. On ne peut traduire à ceux qui ne l’ont pas vécu la nécessité de retrouver une mère dans les bras de son conjoint. L’infirmière lui donna à manger la soupe à la cuillère et se permit une question. Il repoussa doucement la main de la jeune femme pour lui répondre, la voix chargée d’émotion.

- Nous nous sommes tant aimés...

En proie à l’émotion, il se mit à délirer et cria soudain:

- Mais qu’as-tu fait Camille !? La reconnaissance de ton travail m’a rendu si heureux, alors que les critiques me déclaraient moins doué que toi! Le jour où j’ai repris ma liberté, tu n’as laissé que haine et chagrin couler dans le bronze pour n’accomplir que des œuvres qui souffrent. (Et dans un flot de rage, il répéta d’une voix saccadée) Tu as trahi...! Tu as trahi ce qui avait fait de toi la meilleure sculptrice de tout Paris! Usant de ton talent, non plus pour magnifier la vie, mais pour m’incriminer! Empêchant dès lors nombre d’artisans à garder foi dans l’amour et leur métier. Sache que, nous artistes, ne nous appartenons pas. Nous ne sommes pas plus que la brise qui se lève, l’aboiement d’un chien, le grondement du torrent, seul véritable instrument de notre travail. En niant cette évidence Camille, tu as tout simplement renoncé à Dieu!   

Et Auguste Rodin se cacha le visage dans les mains. L’infirmière, troublée qu’il la confonde ainsi avec sa maîtresse, lui annonça sans tact:

- Madame Camille Claudel a été internée hier matin à l’asile de Ville-Évrard, monsieur.

C’est à ce moment-là qu’elle comprit l’origine des maux de son patient. Même s’il s’était battu sans relâche, l’illustre maître n’avait pu empêcher qu’on enferme sa protégée alors qu’il savait que le monde entier le rendrait à jamais responsable de cette tragédie.

Marie-José Imsand, Lausanne, janvier 2021

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