Le texte inédit de Bruno Pellegrino sur Lausanne

En 2012, Bruno Pellegrino publiait «Terreaux» dans la revue de l’université McGill à Montréal. En 2021, il revisite ce texte autobiographique, qui raconte une enfance lausannoise autour de la place des Terreaux, où se trouvait l’atelier et magasin d’appareils électroniques de ses parents. Un fascinant et émouvant aller-retour temporel.

© Ville de Lausanne

Terreaux

J’ai écrit le texte qui porte ce titre, «Terreaux», en décembre 2012.  Un ami, qui venait de cofonder à l’université McGill de Montréal une revue intitulée «Lieu commun», m’invitait à collaborer au premier numéro, dont le thème était «Les temps changent». J’ai immédiatement pensé au magasin de mes parents. Ça commençait comme ça:

De toute éternité j’ai su, de la bouche même de ma mère, que cette fois-ci ça y était, il fallait se résigner: on allait fermer.

En 2012, j’avais vingt-quatre ans et n’avais publié qu’une poignée de textes courts ici ou là. Sans vraiment le décider, j’ai adopté d’emblée, pour celui-ci, une perspective autobiographique.

Des hauteurs campagnardes où on vivait – ultimes contreforts des Alpes alanguis en collines molles –, on ne disait pas aller en ville mais descendre à Lausanne.

S’il y avait eu le moindre risque que mes parents tombent sur ces lignes, je ne les aurais jamais écrites. Il fallait bien l’Atlantique entre elles et eux pour que je m’y aventure.

On arrivait en voiture par des chemins obliques, des passages secrets que ma mère évidemment était seule à connaître; on quittait la grande route et, de ruelles en bifurcations, on arrivait juste sous la tour de l’Ale – briques brunes d’une autre ère, toit en pointe, meurtrières et créneaux, successivement tour d’enceinte, porte du faubourg, donjon, abattoir à porcs: le cap Nord du territoire.

Presque dix ans ont passé et je relis ce texte. Si je devais l’écrire aujourd’hui, je pense que je préciserais, par souci d’honnêteté, que la tour de l’Ale se dressait devant moi au moment même où je la décrivais. En 2012, je ne vivais plus à la campagne avec mes parents, mais en colocation dans un appartement situé à l’extrémité de la rue de la Tour. L’unique fenêtre de ma chambre donnait directement sur ce petit monument que je connaissais depuis l’enfance.

De là-haut on dominait la place Chauderon, carrefour bruyant, point d’ébullition de quatre avenues – pont sur la vallée industrieuse du Flon, restaurants chinois italiens vietnamiens, bibliothèque municipale – mais la vraie borne de ce côté-là, c’était l’enseigne Rolex, blanche sans âge surmontée d’une couronne jaune, fixée au-dessous du sommet bulbé d’un bâtiment qui faisait l’angle entre les avenues d’Echallens et de France. Rolex, c’était l’occident ultime, on n’allait jamais au-delà, du moins pas à pied.

Pour moi qui ai grandi dans le Gros-de-Vaud, il y avait quelque chose de très intime, voire d’un peu subversif, à glisser dans un texte le mot «Echallens». Et parler de Lausanne, cette foutue ville de Lausanne, n’allait pas du tout de soi. Elle m’était bien trop familière, elle me mettait hors de moi, je la fuyais aussi souvent que possible en multipliant les séjours à l’étranger. Mais je m’étais dit que, vue depuis le Québec, elle pourrait bénéficier du charme enveloppant de la vieille Europe.

C’est place Chauderon que donnait l’immeuble. Trapu, percé de fenêtres que je prenais pour des hublots, il était crevé d’un passage à hauteur de rue, infranchissable en voiture sans le sésame que, là encore, j’imaginais qu’on était seuls à détenir: la clé de la barrière. Ça s’ouvrait, on passait, on était dedans. La cour était étroite et sombre, morne le jour (une fois j’avais trébuché sur un pavé mal scellé sous lequel se trouvait un sachet de poudre blanche qui attendait son heure), mortelle la nuit (surtout celle où, plus tard, quelques mois avant qu’on ne mette les voiles, un véhicule incendié avait propagé ses flammes à la façade).

J’en rajoutais un peu, mais à peine. Je me souviens à quel point cet incendie – auquel je n’ai pas assisté – m’avait impressionné. C’était une scène de cinéma, il me semblait sans doute que ça faisait mégapole, et c’est le destin que j’espérais alors pour cette foutue ville de Lausanne.

Le bureau se trouvait dans un bâtiment vétuste et bas: quatre tables, cinq chaises, une armoire en métal où se trouvait la caisse, une imprimante qui crachotait par saccades un rouleau continu de papier rayé blanc et vert pâle, et les ordinateurs, cubes gris massifs poussiéreux et collants, qui surchauffaient la pièce éclairée au néon. Ma mère tapait encore ses lettres à la machine (mais plus pour longtemps, bientôt je la ressortirais comme une relique, pour faire semblant, comme dans le temps). Il y avait des dictionnaires sous la fenêtre et les cendriers n’étaient pas vidés tous les soirs. Le fax toussait parfois un bulletin de commande ou une pub bidon pour un médicament miracle.

Je ne retouche pas le texte, mais je ne l’écrirais plus du tout comme cela aujourd’hui. Il a quelque chose d’ardu, il est trop dense. Ce désir d’exhaustivité tenait, je crois, au sentiment d’urgence qui depuis toujours me fait écrire. Il s’agissait de dresser la liste de ces objets afin de fixer, avant qu’elles s’évaporent, mes heures passées au bureau, ce paysage central de mon enfance – mon enfance qui me semble tout à coup, à la lumière de ces lignes, située dans un passé très lointain. Et d’ailleurs j’oublie des choses: ma sœur, après m’avoir relu, me signale que je ne parle ni de la boîte à bonbons éternellement pleine, ni de la machine magique grâce à laquelle on pouvait fabriquer de fausses cartes bancaires (mais je dois avouer que ce souvenir est un peu vague, chez moi).

Une venelle, à l’opposé du passage à la barrière, sortait de la cour et menait à l’atelier. C’était d’abord une sorte de couloir qui puait la clope, encombré d’une vieille table recouverte de toute la petite graille des bricoleurs – stylos foutus crayons rongés vis boulons punaises post-it. Ça menait à l’arrière sur une pièce plus vaste, caverne vaguement organisée d’établis surchargés de cadavres d’appareils, de boîtiers ouverts, de mécanismes béants, de tournevis de toutes tailles, de minuscules ampoules, de circuits électriques en plaques colorées, tous nerfs à nu; des tabourets défoncés ne roulaient plus, un téléphone collait, sur des planches de contreplaqué fichées dans le mur s’entassaient des caméras irréparables et des appareils-photos collectors, bons pour le musée.

Là où se trouvait l’atelier se trouve aujourd’hui une librairie qui, de son propre aveu, «privilégie les mauvais genres». À la place des télévisions éventrées, on trouve des piles de revues confidentielles, des livres érotiques, des ouvrages illustrés. Savoir cela m’aurait sans doute réconforté à l’époque où il a fallu vider les lieux.

De l’atelier, on donnait sur l’arrière d’un petit temple gris, l’église des Terreaux. Le clocher surplombait la rue du même nom où, aux côtés d’une pizzeria authentique et d’une boutique de jouets, se tenait le magasin. À sa fondation à la fin de la guerre, on l’avait baptisé d’un nom de désert mexicain, Sonora, rapport au matériel audio qu’on y vendait – gramophones, tourne-disques pesants avec aiguilles-diamants et vastes pavillons, TSF comme dans Tintin, gros transistors qui grésillaient. Plus tard on s’était mis aux téléviseurs, c’était l’avenir, les postes de trois tonnes dans leur carcasse de plastique noire, les tubes cathodiques qui explosaient si on les tapait et qu’il faudrait encore se trimbaler dans les années 80, quand mon père deviendrait le patron.

«Sonora», encore un mot intime, que j’ai longtemps projeté de suivre à la trace. Remonter, pour la restituer, dans l’histoire du magasin. Retrouver le nom du fondateur, et celui de la femme qui a engagé mon père avant de lui revendre la boîte, dans les années 80 (il avait une vingtaine d’années, peut-être l’âge auquel j’ai écrit ce texte?). Consacrer une petite épopée à ce lieu qui menaçait constamment d’engloutir mes parents. Ça reste encore à faire.

Le magasin en jetait, c’était la partie émergée: murs sombres, éclairages indirects, écrans scintillants, appareils rutilants – mais les clients ne pouvaient rien savoir du labyrinthe de la cave, cartons d’emballage tous formats, films plastiques, paquets d’accessoire, monceaux de sagex et de papier-bulle: quand on s’y perdait c’était pour de bon.

Je passe un peu vite, je trouve, sur cette cave qui n’était pas accessible au public et qui me donnait un sentiment d’importance. Je ne raconte pas non plus comment, pour tenter d’attirer les trop rares clients, je sortais parfois sur le trottoir, collais mon nez à la vitrine et m’exclamais que c’était beau, tant de choses me font envie! – avant d’entrer dans le magasin d’un pas assuré en espérant générer derrière moi un mouvement de foule et sauver ainsi le magasin de la faillite.

De l’autre côté de la vitrine, c’était la route: grosse artère du centre-ville, piétons pressés, véhicules dans les deux sens, souffles et ronflements des trolley-bus oranges estampillés Transports lausannois. En face, Métropole 2000, le centre commercial du quartier, était avachi d’un bloc, tout en longueur, paquebot de béton beige qui barrait la vue depuis la roue-monument aux rayons tagués (ancienne pièce du compresseur de la machine frigorifique de la fabrique de glace hygiénique Cardinal, expliquait la plaque) jusqu’à la tour Bel-Air, qui dominait l’ensemble de ses seize étages vertigineux – Big Ben retravaillé par Rockefeller, ou doigt d’honneur au-dessus de la place de l’Europe. Le petit clocher des Terreaux et le gratte-ciel de Bel-Air étaient mes colonnes d’Hercule, mes limites extrême-orientales. C’était là tout le territoire, l’espace où régnait la sainte trinité du bureau, de l’atelier et du magasin, et on n’avait pas besoin de plus, on n’allait pas au-delà de ces confins.

Dans ma tête, tout était très clair. J’avais cartographié dans ce texte le Lausanne de mon enfance, qui tenait en effet, pour l’essentiel, entre ces quelques bornes. Mais à me relire aujourd’hui, je me demande ce qu’une personne qui n’a jamais mis les pieds à Lausanne (par exemple mon ami québécois) pouvait bien se représenter sur la base de ces phrases à rallonge et de ces descriptions touffues.

                                                               *

Depuis, on a déserté le quartier.

Le thème du numéro était «Les temps changent», il fallait bien y venir.

À la place de «Sonora», il y a un type qui rachète de l’or, juste à côté d’une agence qui propose des cartes téléphoniques et des transferts d’argent à l’étranger. À la boutique de jouets a succédé un point de vente de cartouches d’encre, qui a fermé à son tour.

On ne voit pas assez dans ce texte, je trouve (alors je le précise, puisque je peux), que si les temps changent, je ne le regrette pas. Vouloir fixer ses paysages d’enfance n’implique pas nécessairement de nostalgie, ni qu’on aimerait y retourner. Par ailleurs, ma mère, à qui je finis par soumettre ce texte, me fait remarquer que le point de vente de cartouches existe toujours. Il n’a, semble-t-il, jamais fermé.

Pour remplacer la pizzeria, on parle d’un Burger King; pour l’instant c’est en travaux, ça s’éternise.

Update: c’est McDonald’s qui a remporté la mise.

Quand on a rénové le centre commercial d’en face, on l’a rebaptisé métropole, sans majuscule et sans le 2000 – ça faisait vieillot, à la fin. Les flics patrouillent souvent la cour, à cause des dealers, et parce que ça bastonne pas mal, paraît-il.

Entretemps, la présence policière a encore été renforcée, mais plus jamais je n’affirmerais que c’est «à cause des dealers». C’est le risque, quand on écrit: dire des âneries. L’un de mes colocataires de la rue de la Tour, qui avait grandi en Europe de l’Est, trouvait très drôle que Chauderon soit considéré comme un quartier un peu chaud. C’était bien un truc de privilégié que de se croire toujours en danger, même quand il ne se passait jamais rien.

Ma mère n’avait pas tout tort sur le principe, mais mes parents ont tenu bon: le magasin n’a pas fermé – c’est devenu un site internet.

Mon père, après m’avoir relu à son tour, précise que le magasin possède toujours des locaux physiques, à la périphérie de la ville. Je le sais, évidemment, mais il me plaisait de refermer le texte sur ce petit mensonge qui me semblait dire quelque chose de notre époque. Aujourd’hui, je conclurais différemment, en évoquant cette impression trouble que j’avais eue, au moment de mon emménagement à la rue de la Tour, de faire preuve d’une sorte de fidélité. Comme si, une fois le quartier déserté par mes parents, j’avais pris le relais. Personne ne m’avait rien demandé, mais d’une certaine manière je tenais la place – et il me semble parfois qu’écrire, pour moi, ce n’est pas autre chose.

Bruno Pellegrino, Berlin, juillet 2021

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