Le texte inédit de Stéphane Blok sur Lausanne

L’écrivain nous propose un vagabondage littéraire et philosophique à travers les rues de Lausanne, ville aimée où il réside et crée. Découvrez «Chemin lausannois»!

© @stephblok Les Hérétiques prod

Chemin lausannois

«Cet après-midi le ciel est bleu, l’air léger, il fait doux. À la sortie de la petite esplanade devant chez moi, je prends aléatoirement à gauche et monte à la Place du Tunnel. La place fut longtemps l’endroit où se vendait le bétail les jours de marché, elle est située juste en dessus de l’ancienne Grenette, là où les céréales étaient mises aux enchères. Aujourd’hui la place est un parking à ciel ouvert et la Grenette un imposant bâtiment de l’État en forme de «L» découpant étrangement l’espace, de telle sorte que les différents quartiers jouxtant la place se trouvent séparés les uns des autres. J’aime errer, ne rien choisir. Parce que dans l’errance il n’est pas question de bel endroit ni d’agréable ambiance, la chose est différente, l’ambition revue à la baisse. Il suffit, et c’est là toute la difficulté, de marcher les mains dans les poches et de ne rien attendre. Car ne rien attendre est le début de l’espoir, celui de ne pas aller où l’on irait d’habitude, celui de ne pas chercher à se trouver au bon endroit au bon moment, celui de ne plus rien chercher.

J’emprunte le Tunnel et ressors Place du Nord. Je passe derrière le bâtiment des forces de police et entreprends de descendre l’artère Saint-Martin, qui devient la rue Centrale en contrebas. Une rivière venue des hauteurs nord de la ville, le Flon, coule sous mes pas: ayant longtemps servi d’égouts à ciel ouvert, elle fut canalisée au milieu du 19ème siècle. Sa singularité, c’est son trajet, c’est l’angle droit qu’elle forme quelques centaines de mètres plus en aval; alors qu’elle descendait tout droit vers le lac, du nord au sud, la voilà qui bifurque à l’ouest, ralentit et devient parallèle aux rives du lac. Je suis le cours du Flon enterré et arrive sous le pont Chauderon. Un ascenseur me mène au-dessus. C’est l’une de mes vues préférées de la ville, l’Ouest lausannois, le delta de la Venoge devenu zone industrielle. J’ai grandi dans cette banlieue; c’était alors un joyeux mélange de friches et d’industries, de village et de ville, un carrefour improbable de folklores d’ici et d’ailleurs. Il y a peu, j’ai voulu revoir le sentier grossièrement goudronné qui me menait à l’école, là où à la fin de l’automne, le vent transportait l’odeur des choux pourris et des betteraves oubliées dans les champs. J’avais découvert un lapin gelé dans un taudis de planches et d’outils bordant le potager. Mais le chemin n’existe plus, les champs sont des zones aménagées d’immeubles et de commerces. Je me suis promené quelques instants dans ce nouveau quartier dont je ne connaissais rien, puis je suis rentré.

Je m’appuie à la barrière du pont et allume une cigarette. Le lac immense, les Alpes derrière au loin, très loin, et en face de moi le Jura immobile. Immobile? Il bouge, descend, s’effrite, petit à petit, vient vers nous, glisse jusqu’à nos pieds, peu à peu s’efface, du haut vers le bas, une poussière, un petit caillou, un rocher qui roule; son mouvement l’amène doucement à disparaître. Un nuage passe devant le soleil, son ombre glisse au sol, dans la plaine, sur la banlieue, en bas. J’ai tout d’abord aimé le soleil, sa chaleur. Puis m’est venu, parfois, par des après-midi tranquilles, d’apprécier la pluie et les orages. Je me suis pris ensuite au jeu des grands frimas et des étendues blanches. Les années passant, je me reposais devant les ciels gris de nuages en mouvement, et je finissais par trouver mon compte dans les temps instables, les coups de vent et les petits matins humides. Aujourd’hui peu m’importe le temps qu’il fait, je l’aime, je le vénère, parce qu’il nous laisse là, au milieu, perdus dedans.

Je reviens quelques mètres sur mes pas et descends à la gare par l’avenue Ruchonnet. Je passe non loin du chemin de Mornex, où je suis né, il y a cinquante ans. Arrivé à la gare, je m’assieds sur un banc, sur le premier quai, et attends le prochain train sans prêter attention aux horaires affichés. Des sachets plastiques s’envolent au passage du direct. L’arrière du dernier wagon. Une nuit j’ai rêvé que tout était simple, que tout suivait son cours. Nous nous promenions en famille un dimanche après-midi après le repas. Un jour de Pâques, comme aujourd’hui. Nous longions la rivière au pied du bourg de Moudon, puis montions sur la colline par le chemin des chèvres. Nous marchions le long des murs chauds où les lézards fuyaient à notre approche. Le goudron noir perlait sous le premier soleil et collait à nos chaussures. Derrière, mon oncle fumait. Devant, maman était jeune et blonde. J’ai rêvé que rien n’avait de fin, que tout était simple, que tout suivait son cours. Nous allions voir les biches près de la piscine, nous buvions du chocolat froid. Puis un matin, je me suis réveillé.»

Stéphane Blok, Lausanne, le 17 mars 2021

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