Comment Bruno Pellegrino est devenu écrivain

En 2019, le jury du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne le choisissait comme fantastique lauréat pour Là-bas, août est un mois d’automne (Zoé). Son récent Dans la ville provisoire (id.) nous amène dans une Venise engloutie. L’un des plus talentueux jeunes auteurs suisses lit et écrit depuis toujours. Né à Morges en 1988, habitant entre Lausanne et Berlin, il s’installe cet automne à Rome pour une résidence d’écriture d’un an. Ses confidences littéraires.

© Romain Guélat - éditions Zoé

Bruno Pellegrino, l'auteur en résidence littéraire numérique de l'automne 2021

Vous êtes écrivain. Qu’est-ce que cela signifie pour vous?

Avec les années, le mot «écrivain» s’est peu à peu défait de son aura pour devenir, simplement, le nom de l’activité que j’exerce. Un métier, avec ses joies et ses contraintes – pas d’horaires imposés, par exemple, ni de patron identifiable, mais pas non plus de salaire fixe ni de garantie de stabilité à long terme. Il y a des jours où je voudrais faire autre chose, m’octroyer des temps morts, ne pas constamment être tendu vers le prochain texte à écrire. Mais je ne me vois pas, pour l’instant, renoncer aux bonheurs très singuliers que me procure ce travail.

Ecrire: un rêve, un projet de toujours?

Adolescent, je tentais d’écrire un roman dont le protagoniste était pianiste. Je voulais tout mettre, dans ce roman, j’étais prêt à n’écrire rien d’autre du moment que j’écrivais ça. Résultat, j’ai dû me contenter de rêvasser irrégulièrement à ce texte trop ambitieux, forcé d’en repousser la rédaction à plus tard. Ce plus tard a fini par arriver, et ce projet ancien est ce sur quoi je travaille actuellement (à la différence que je ne me promets plus, heureusement, de tout y mettre).

Comment la littérature est-elle entrée dans votre vie? Quel rôle y joue-t-elle aujourd’hui?

Je ne sais pas si je recompose ce souvenir à partir de ce que m’en a dit ma mère, mais un soir, j’étais vraiment petit, elle me lisait La Belle au bois dormant, et j’ai pris le relais, j’ai déchiffré la page sous ses yeux. À partir de là, je n’ai plus arrêté, la lecture est demeurée centrale dans ma vie. L’écriture est arrivée peu après, non pas parce que j’avais des choses à dire, mais parce que j’avais envie de faire un livre - la nuance est de taille. Mon rapport à ces activités a évolué, mais lentement, organiquement, il n’y a pas eu de rupture et je sens bien qu’aujourd’hui encore, j’en suis toujours là: je lis et j’écris, à peu de chose près, comme un enfant.

Quels sont vos rituels d’écrivain? En écoutant de la musique? En buvant du thé ou du whiskey?

Le travail le plus visible, la rédaction suivie, le gros œuvre, se fait de manière on ne peut plus banale, le matin au réveil, dans ma chambre, à l’ordinateur, en silence, avec du café. Mais écrire, c’est aussi noter sur mon téléphone les idées qui me viennent à tout moment, c’est tenir des carnets dans lesquels je consigne des détails que je ne veux pas oublier, c’est alimenter les fichiers des divers projets qui mûrissent en parallèle, c’est lire et relire les textes des autres, dans mon lit ou au parc, avec ou sans musique, avec ou sans alcool. Il s’agit moins de rituels que d’une façon de tout voir, voire de tout vivre, sous la perspective (un peu radicale, je l’admets) de l’écriture.

Votre livre Là-bas, août est un mois d’automne (Zoé), inspiré de la vie du poète vaudois Gustave Roud et de sa sœur Madeleine, a remporté le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne. Vous avez œuvré au «chantier Roud» qui débouchera sur la publication de ses œuvres complètes aux éditions Zoé en 2022. Pourquoi cet intérêt pour Roud?

Lorsque j’ai découvert leur existence, Gustave et Madeleine Roud étaient morts depuis longtemps. Me pencher sur leur vie m’a pourtant aidé à me diriger dans la mienne, au cours d’une période charnière qui coïncidait avec la fin de mes études et pas mal de bouleversements personnels. Elle et lui - du moins dans l’image que je m’en fais - incarnent une manière d’exister, de concevoir le temps, une attention au monde, une concentration, une présence, que j’admire et auxquelles j’aspire. La remise du manuscrit de ce roman à mon éditrice, en mars 2017, a coïncidé avec le début du chantier des Œuvres complètes, qui s’est achevé pour moi ce printemps. À l’écriture de fiction a succédé celle d’introductions et de notes de bas de page. Un travail dont Claire Jaquier, la codirectrice du projet, disait en riant qu’il était aussi fascinant que fastidieux, et je partage entièrement cet avis. Aujourd’hui c’est fini, et il est trop tôt pour prendre la mesure de ce que cette expérience m’a fait - mais elle m’a transformé, c’est une certitude.

Votre nouveau roman, Dans la ville provisoire (Zoé, 2021), raconte comment un jeune homme se retrouve à ranger les affaires d’une traductrice absente. D’où est parti ce roman?

C’est venu de mon travail sur des archives – entre autres, mais pas uniquement, autour des Roud. Alors que je lisais leurs lettres, que je m’entretenais avec des gens qui les avaient fréquentés, je me suis aperçu que je me sentais, à certains égards, plus proche de ces individus que je n’avais pas connus que de certaines personnes que je croisais au quotidien. Par le biais de la fiction, j’ai voulu explorer ce rapport qui peut s’établir entre soi - en l’occurrence, le narrateur de mon roman - et une personne absente, ici la traductrice qui a élu domicile dans cette ville provisoire. Il m’importait de montrer que cette relation n’avait rien d’abstrait, qu’elle avait au contraire un effet tangible sur les pensées, les gestes et les journées du narrateur.

On reconnaît Venise en toile de fond. Pourquoi Venise?

Je suis très sensible aux lieux. Mon premier livre, Comme Atlas, en était plein, il fonctionnait essentiellement sur un mode géographique, ou topographique. Dans Là-bas, août est un mois d’automne, la maison de Gustave et Madeleine était traitée comme le troisième personnage du roman, essentiel à l’équilibre du tout. Venise, où j’ai séjourné plusieurs mois en 2015, n’avait de prime abord rien pour me plaire, je n’imaginais pas écrire dessus, ce n’était pas du tout mon genre. Mais la ville s’est révélée plus forte que moi. Après avoir longtemps décanté, les impressions qu’elle m’a laissées ont donné forme à ce narrateur un peu flottant, et nourri cette histoire d’absence et de disparition, où tout menace à chaque instant d’être englouti.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

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