Le texte inédit de Marie-José Imsand sur Lausanne

L’écrivaine nous propose une déclaration d’amour à cette ville dont elle connaît les moindres recoins. Découvrez «Lausanne, toi qui nous tiens en éveil!»

© Marcel Imsand

Lausanne, toi qui nous tiens en éveil! 

Tu es la ville que je préfère au monde.

Cité gallo-romaine constituée en 15 av. J.-C., ton patronyme évoque l’eau et le prénom d’une femme. Entité issue des peuples lacustres, ton panorama face aux montagnes françaises est l’embellie des rives de ton lac. Le Léman: celui qui aime et, peu importe la justesse de la syntaxe puisque chaque vague qui vient mourir sur les plages et mouiller les ports évoque ce sentiment.

Derrière ses airs lisses et calmes, encadré par les Alpes et le Jura, on le surnomme pourtant la petite mer des Alpes. Balayé par une dizaine de vents, dont: La Vaudaine, la Bise, le Joran, le Maurabia, le Bornan, le Môlan, le Séchard et le Rebat, il est autant apprécié par les amateurs de voile que par les grands barreurs. Éric Tabarly, gagnant de la traversée de l’Atlantique en solitaire, a dit, lors d’une course du Bol d’Or, avoir apprécié la diversité de navigation.

Tout Lausannois semble avoir hérité d’un caractère marin, si l’on distingue chez lui cette candeur rebelle quand il arpente les rues suivant le dénivellement de la topographie mouvementée de sa ville. L’effort pousse à la rêverie, stimulant l’esprit montagnard que l’on hérite aux premiers pas de l’enfance. Ta géographie, Lausanne, nous met droit dans nos bottes, face à nous-mêmes, nous apprenant finalement à franchir d’un pas décidé chaque étape de la vie.

À la belle saison, quand il pleut juste un peu, cela sent bon l’été. Cela sent bon le mariage du bitume et des cieux. Macadam, écorce des cités, je suis née en ville, empreinte de la sensation de partager une fratrie avec les autres enfants habitant tout autour de la planète. En vivant cette même solitude, due au béton, aux immeubles blafards, au trafic, à l’anonymat des passants, sans autre moyen pour s’épanouir que l’imagination…

Je me souviens du temps où le ticket de bus coûtait moins d’un franc et que nous glissions les pièces de vingt centimes dans une caissette à côté du chauffeur. De sa sacoche en cuir avec le changeur de monnaie verrouillable à six tubes, de sa casquette, et de son uniforme bleu qui le différenciait des policiers.

Dans mon quartier est né l’homme-bus, Martial. Un garçon élevé par une grand-mère et la passion qu’il vouait au métier de chauffeur. Une personnalité à part qui imitait parfaitement les sons produits par l’ouverture et la fermeture des portes, le démarrage et les cliquetis des clignotants en poussant sa charrette par les poignées. Il circulait à travers la ville à heure fixe avec son caddie-bus. L’entreprise de transport a même fini par lui offrir un uniforme complet. Peu de temps après la mort de la grand-mère, le jeune garçon a été interné à vie à l’hôpital psychiatrique de Cery où un vrai bus lui a été aménagé dans l’un des parcs de l’institution. Son caddie-bus, ses dessins pour le transformer avec des matériaux de récupération, le livre et le film qui racontent sa vie font partie aujourd’hui de la collection du musée de l’Art Brut.

Je me souviens aussi du vieux clochard en costume gris qui venait sonner chez nous pour vendre les morceaux de sucre qu’il récupérait ici et là dans les bistros. Dès que ma mère lui ouvrait la porte, il tendait ses larges mains contenant son trésor. Elle lui achetait toute sa réserve sans jamais oser l’utiliser. Mon père a fait un portrait du petit homme et sa photo a été publiée en première page du quotidien de l’époque.

Lausanne, berceau de mon enfance, toi qui abrites la première collection d’Art Brut, les plus beaux vitraux bleus des cathédrales d’Europe et de très rares minéraux, venus des quatre coins du globe dans ton Musée des Beaux-Arts, tu m’a façonné autant que ma famille. 

Tu as connu tes heures de rébellion avec Lôsanne bouge, luttant contre la course du profit, la construction d’usines nucléaires, la discrimination des homosexuels et affirmant le désenchantement d’une jeunesse qui n’a pas sa place:

Rasez les Alpes qu’on voie la mer!

Paul René Martin devenant le nouveau syndic calmera les esprits en ouvrant la Dolce Vita, la galerie 16/25, le cabaret Orwell. Il finalisera son mandat, en ce qui concerne la culture, en obtenant la venue de Maurice Béjart.

Une ville prend son ampleur dès que l’on ouvre sa porte à une voisine malade, aux fêtes de quartier, à la diversité des cultures, aux choix de l’avenir, à nos racines.

Même si j’ai vécu un an à New York, subjuguée face à l’une des plus grandes fresques vivantes de l’humanité, tu es restée la ville que je préfère au monde, Lausanne. Malgré ta chasse aux mendiants, ta propreté surfaite, ton architecture débridée, la suppression du Buffet de la gare, ton goût pour la surconsommation, j’aime tes habitants habités, tes rues piétonnières, ta tour de Bel-Air, ton marché, tes pavés, ta cathédrale, tes parcs, tes saisons. Lausanne, toi qui nous tiens en éveil pour gravir le chemin menant aux sommets qui nous attendent…

Marie-José Imsand, Lausanne, mai 2021

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