Culture

«Ce sont toutes des femmes incroyables!»

Les historiennes Ariane Devanthéry et Corinne Dallera ont été mandatées en 2019 pour identifier et documenter ces 100 femmes décédées. Entretien.

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Ariane Devanthéry
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Corinne Dallera
Quelles ont été vos principales surprises en effectuant ces recherches?

Corinne Dallera: La première relative surprise, c’est que nous sommes arrivées à presque 100 noms en réfléchissant à deux, pendant deux heures, autour d’une table. Il est vrai que nous avons toutes les deux déjà travaillé sur l’histoire sociale et culturelle de Lausanne.

Ariane Devanthéry: J’ai été surprise par bien des noms proposés par Corinne ou par mon réseau personnel de collègues. La non-surprise absolue, par contre, ce fut de voir combien de femmes étaient impossibles à documenter par manque de sources écrites. Pour combler cette lacune et leur rendre hommage, nous avons tenu à écrire un texte plus long sur ces femmes invisibles à la fin du livre. 

Pourquoi les informations manquent-elles sur les femmes?

AD: C’est propre au monde populaire, au monde des petites gens. Il aurait aussi fallu avoir le temps de se plonger dans la recherche de sources de première main, mais ce n’était pas dans le mandat, nous n’avons travaillé que sur des publications. 

Y a –t-il des chances que d’autres femmes non identifiées aient pu jouer un rôle important?

CD: C’est possible. Dans la recherche, par exemple, la contribution de nombreuses femmes n’a pas été reconnue au même titre que celle des hommes. Je pense à Claire Rubattel, qui, en plus de ses recherches personnelles, a beaucoup écrit avec François Masnata; elle n’a jamais eu de poste stable à l’université alors que lui a été nommé professeur.

AD: Un autre exemple serait Anna Bégoune, l’épouse de César Roux. Il faut dire que les femmes devaient souvent interrompre leurs activités en faisant des enfants. Alice Schnorf-Steiner, par exemple, a été une étudiante brillante avant d’élever ses enfants. Puis elle a pu revenir à son métier et devenir conservatrice de paléontologie au Musée cantonal de géologie. J’ai été surprise qu’elle n’ait pas davantage émergé dans la sphère publique. 

Que les noms de ces femmes ne soient pas connus, quelles réflexions cela vous inspire-t-il?

CD: Il y a évidemment un sentiment d’injustice puisque les femmes n’ont pas eu, et c’est encore le cas aujourd’hui dans de nombreux domaines, les mêmes conditions d’accès que les hommes à l’éducation, au travail rémunéré ou à la citoyenneté par exemple.

AD: Henriette d’Angeville, par exemple, la première femme à avoir organisé une expédition au sommet du Mont-Blanc, a dit qu’elle regrettait que Dieu ne l’ait pas fait naitre avec une paire de moustaches. Sa vie aurait été plus facile. J’ai trouvé frustrant de ne pouvoir consacrer qu’une demi-page à chacune de ces femmes, alors qu’elles sont toutes incroyables! Il y aurait de quoi faire des recherches plus étendues. Néanmoins je suis contente d’avoir eu cette occasion de les mettre en lumière.

En quoi l’existence d’un livre tout public comme celui-ci vous paraît-elle importante?

CD: Il est important de s’adresser à un public plus large dans la mesure où actuellement, de nombreuses inégalités demeurent. Ces portraits de femmes permettent de montrer que ces inégalités ne s’expliquent pas par «la nature», mais notamment par des processus historiques d’exclusion. Ils mettent en lumière les obstacles et les résistances auxquels les femmes ont dû faire face, mais aussi les combats qu’elles ont menés pour obtenir des droits et améliorer leurs situations. Faire connaître ces parcours permet de nourrir une réflexion plus large sur les conditions préalables à une société réellement inclusive.

AD: C’est une manière de donner plus d’ampleur à un savoir qui était jusqu'alors réservé à quelques initiés. Au-delà de ses textes et des illustrations attrayantes d’Hélène Becquelin, il vaut la peine de consacrer un peu de temps aux dernières pages. Deux index différents (alphabétique et chronologique) permettent de varier les entrées dans l’ouvrage, et la bibliographie (très sélective) ouvre à la découverte de ces personnalités extraordinaires. Nous invitons chacune et chacun à prolonger ainsi sa curiosité. 

AM