Découvrez cette semaine l’histoire de six noms de rues lausannoises!

Une série concoctée par notre archiviste Jean-Jacques Eggler, passionné par ce que ces noms racontent de l’histoire et de la géographie de la capitale vaudoise.

© Archives de la Ville de Lausanne
Jean-Jacques Eggler, archiviste adjoint

Pourquoi se plonger dans les noms de rue d’une ville, et particulièrement d’une ville comme Lausanne?

S’intéresser aux noms de rue est une manière de nous plonger dans la mémoire collective d’une ville, d’une communauté. C’est une démarche au carrefour entre l’histoire et la géographie, à la fois spatiale et temporelle, qui permet de (re)découvrir une ville autrement.

Il s’agit non seulement de retracer l’histoire d’un lieu, mais aussi de s’intéresser au message symbolique que les municipalités successives d’une ville comme Lausanne ont voulu, ou souhaitent aujourd’hui, transmettre au public.

La dénomination d’une rue n’est pas un acte anodin et relève d’un choix significatif visant à honorer un lieu, une personne ou un événement que l’on juge important d’ancrer dans l’espace public.

A quelles catégories principales appartiennent les noms de rue de Lausanne?

Lausanne compte quelque 700 noms de rues, places, avenues, quais, etc. Seuls 15% proviennent de noms de personnalités, auxquelles viennent s’ajouter quelques noms de saints. La grande majorité des appellations font référence à la toponymie locale (lieux-dits), à la géographie (montagne, ville, rivière), à la nature (monde végétal et animal). D’autres rappellent des bâtiments, institutions ou activités particulières (gare, ancienne douane, tunnel, théâtre, tribunal), des patronymes d’anciennes familles (Riponne, Chalet à Gobet, Borde), ou encore des noms de domaines, campagnes ou villas existantes ou disparues (Bellevue, Elysée, Mon-Repos, Denantou). Certaines de ces anciennes propriétés, situées en dehors de la ville au 19e siècle, font partie aujourd’hui du centre urbain.

Ce sont paradoxalement ces 15% de noms de rue en lien avec une personnalité qui créent le plus de débats…

Oui, à tel point que la Municipalité de Lausanne s’est donnée en 1942 comme ligne de conduite de ne plus attribuer de nom de personne à des espaces publics, comme en témoigne une lettre de Jean Petrequin, municipal des travaux et futur syndic, en réponse à un changement de nom de rue. Je vois deux raisons à cette volonté: d’une part, le constat déjà fait que les nouvelles générations oublient vite qui étaient les personnalités ainsi honorées. D’autre part, la volonté de ne pas susciter de polémiques à propos de personnalités sujettes à controverses. Dans un contexte où les conflits idéologique étaient exacerbés, les autorités souhaitaient éviter que les noms de rue ne deviennent un enjeu politique. Cette règle, restée tacite et informelle, a souffert à partir de 1970 d’exceptions: ainsi, Gustave Doret, Emile-Henri Jaques-Dalcroze, Pierre de Coubertin, Marc-Louis Arlaud, le général Guisan, les docteurs Jules Gonin et Pierre Decker furent retenus. En 1982, la ville honora Jean-Villard-Gilles et Ernest Ansermet, en baptisant une promenade et une allée à leurs noms. En 1999, le quai Edouard Dapples fut rebaptisé quai Jean-Pascal Delamuraz, en hommage à l’ancien syndic de Lausanne et conseiller fédéral. Et en 2018, la Municipalité décida d’honorer plusieurs femmes – Edith Burger, Elisabeth Jeanne de Cerjat, Germaine Ernst et Elisa Serment – en attribuant leurs noms à des rues du futur écoquartier des Plaines-du-Loup. Elle entend ainsi marquer durablement le souvenir de ces personnalités, tout en soulignant son engagement continu pour l'égalité des droits entre les femmes et les hommes.

De quand datent la majorité des noms de rue actuelles à Lausanne?

Les noms de rues les plus anciens se retrouvent logiquement dans les quartiers historiques de la ville. On peut citer ici la rue du Pont, la place de la Palud, la ruelle du Flon, la rue de Bourg, la Cité ou la Cathédrale – devenue Le Grand Temple sous la domination bernoise – une appellation qui n’a jamais vraiment pris dans la population. Lausanne s’urbanise graduellement au cours du 19e siècle, avec une accélération vers la fin du siècle. La ville sort de ses anciennes murailles, comble ses rivières, se dote de nouveaux moyens de transport, avec comme conséquence la nécessité de dénommer de nouvelles artères et places. Au 20e siècle, le boom économique et démographique des années 1960 engendre la création de nouveaux quartiers périphériques, nécessitant de trouver là aussi de nouvelles appellations.

© Archives de la Ville de Lausanne
Extrait du plan de Lausanne de 1896

Quand et pourquoi a-t-on commencé à nommer les rues des villes en Europe, et à Lausanne en particulier, ainsi qu’à numéroter les maisons?

A Genève, c’est un général français qui impose le numérotage des maisons en 1782, pour des raisons évidentes de maintien de l’ordre et de logistique. Le même phénomène se produit à Lausanne quelques années plus tard quand les Français chassent les Bernois du Pays de Vaud en 1798. Un procès-verbal des autorités lausannoises du 13 avril indique que les commissaires de quartier sont chargés de dresser le recensement des habitants en indiquant les noms des rues et les numéros des maisons. Sous l’Ancien régime, on avait l’habitude d’indiquer le nom du propriétaire de l’immeuble pour le localiser, ce qui était peu pratique et imprécis. Dès 1798, et l’entrée en vigueur de l’Helvétique, les noms de rue et les numéros des maisons apparaissent dans les annonces des commerçants publiées dans la presse. Non sans quelque résistance: en 1849, la Municipalité se plaint que plusieurs maisons de la ville ne sont pas encore numérotées et donnent des avertissements à leurs propriétaires. Le développement du service postal a certes aussi joué un rôle, mais l’usage de la numérotation des maisons préexistait déjà.

Qui est en charge de nommer les rues à Lausanne?

Au 19e siècle, la Municipalité entérinait seule les propositions faites par la direction de police, initiées le plus souvent par des pétitions d’habitants. Mais en 1880, en réponse à une motion d’un conseiller communal, elle lance un vaste projet pour débaptiser et rebaptiser un certain nombre de rue. Une polémique éclate dans les médias, se demandant si les édiles de la ville n’ont pas mieux à faire. Des enquêtes publiques sont dès lors ouvertes afin de permettre à tout citoyen de s’exprimer. Les autorités consultent plusieurs cercles de personnes avant de prendre la moindre décision en la matière, et plus particulièrement les sociétés de développement, qui connaissent bien les quartiers et leurs habitants.

Quels sont personnellement vos noms de rue préférés à Lausanne?

J’ai un faible pour les noms de rue en lien avec la nature… D’autant plus que dans les débats récents sur ce sujet, j’ai pu entendre certains avis, laissant entendre que certains noms pourraient être rebaptisés aisément. Il est curieux qu’au même moment où l’on veut soigner notre lien à la nature, ne pas oublier son importance, on veuille gommer les abeilles ou les aubépines de la nomenclature des noms de rue!

Pour Lire à Lausanne, vous racontez l’histoire de six noms de rue de Lausanne, soit les rues Gibbon, du Jura, l’avenue du Théâtre, le chemin de Boston, le boulevard de Grancy et le parc de Milan. Pourquoi ces choix?

Je voulais mettre en évidence à la fois la diversité des provenances de noms de rue qui composent la géographie lausannoise, et la complexité de l’histoire de certains noms de rue, qui ont changé au cours du temps. Comme par exemple la rue du Jura, attribuée en 1882, pour remplacer la rue de l’Asile, appellation jugée peu attractive, ou la rue Edward Gibbon, baptisée initialement rue du Commerce, et qui fut donnée en souvenir de la présence du célèbre historien anglais à Lausanne, après l’annonce en 1919 de la prochaine démolition de l’hôtel qui portait son nom.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier, décembre 2020

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