Cuno Affolter, conservateur du Centre BD: la retraite d’un passionné

Cuno Affolter, conservateur du Centre BD de la Ville de Lausanne depuis 1999, prend sa retraite. Interview d’un passionné de l’image.

© Ville de Lausanne - Alexandre Almirall
Cuno Affolter, conservateur du Centre BD depuis 1999, prend sa retraite.

Vous avez consacré votre vie à la bande dessinée, que ce soit en tant que chroniqueur et critique spécialisé, collectionneur, commissaire d’expositions puis, dès 1999, conservateur du Centre BD de la Ville de Lausanne. Pourquoi cette passion?

Après un gymnase scientifique, je me suis rendu compte que j’étais un visuel et que c’est le monde de l’image qui m’intéressait: typographie, graphisme, dessin, édition. Le libertaire et libre-penseur que j’étais, et suis toujours, a trouvé dans la bande dessinée la parfaite convergence de tous mes intérêts visuels! Mes premiers souvenirs en lien avec la BD datent de l’enfance, et des albums de Tintin qu’une tante m’envoyait chaque année. Mais c’est à l’adolescence, avec le journal Zack, des héros comme Valérian ou Blueberry, des artistes comme Hugo Pratt, que j’ai compris l’intérêt universel de ce langage populaire: la BD est un observatoire fantastique de la société, et c’est un langage qui s’adapte à toutes les missions, qu’elles soient éducatives, divertissantes, documentaires.

Quelle différence entre la BD que vous lisiez adolescent et la BD d’aujourd’hui?

La BD a perdu de son pouvoir politique, de sa marginalité dérangeante et contestatrice. En échange, elle a gagné du pouvoir économique: c’est un domaine éditorial majeur et porteur. Elle n’est plus un symbole de rébellion, faisant désormais partie de la culture mainstream, suivant le même chemin que le tatouage, par exemple. Elle est actuellement parcourue par une grande veine autofictive, confessionnelle, que je ne trouve pas toujours intéressante. Mais quel bonheur que de voir tous les publics s’emparer de ce langage, qu’il soit jeune, senior, cultivé ou non! Cette inclusivité, c’est réellement la force de la BD.

Quels sont à vos yeux les points forts du Centre BD de la Ville de Lausanne, que vous quittez après 22 ans en tant que conservateur?

Sa diversité et son éclectisme, tout d’abord. Le Centre BD prend en compte la BD sous tous ses aspects, de l’histoire de l’édition BD aux enjeux économiques des créateurs. Et il permet d’aborder toutes les thématiques, du féminisme à l’automobile. Un autre de ses points forts est sa documentation concernant les débuts de la BD suisse moderne, dans les années 1960, avec l’émergence de Derieb, Cosey, Ceppi, Poussin et leurs pairs alémaniques. Le Centre BD est plurilingue, avec par exemple une collection, issue d’un don récent, de 1500 Tintins dans une cinquantaine de langues. Je citerais aussi les classiques américains des années 1960 et 70, dont 5'000 Marvel comics reçu du Musée d’Angoulême. J’ai moi-même beaucoup travaillé sur l’image de la Suisse dans la BD, un domaine très riche! De nombreux héros de BD sont venus en Suisse, Superman, Batman ou Donald Duck. Généralement, ils se retrouvent stoppés à la frontière par un douanier qui ne rigole pas!

© Ville de Lausanne - Alexandre Almirall

Citez-nous trois trésors du Centre BD de la Ville de Lausanne…

Trois? Choix difficile! J’évoquerais le premier Mickey Mouse Zeitung, imprimé à Zurich en 1936, une rareté. Ensuite la collection complète de Hotcha!, revue culturelle underground zurichoise des années 1960, un fanzine vendu dans la rue qui a joué un rôle essentiel dans le Mai 1968 suisse. Et enfin notre collection de newspaper comics, soit les grandes planches BD publiées par les quotidiens américains dès les années 1900. Elles témoignent de la naissance de la BD populaire moderne, car pour la majorité des Américains, ces journaux, pas chers, étaient leur seul moyen de consommation de culture.

Quels sont les trois auteurs de BD actuels que vous admirez?

Blutch, le plus grand à mes yeux, l’un des rares qui a sa place dans les musées, pour son innovation et sa subtilité. Riad Sattouf est exceptionnel. Et Frederik Peeters fait à Genève un travail incroyable. Impossible de ne pas citer encore Willem, un des plus grands dessinateurs qu’il m’ait été donné de rencontrer dans ma vie, dont je partage la vision de la vie.

Quel lecteur, de BD ou d’autres ouvrages, êtes-vous?

Je suis un lecteur boulimique. Je lis tout, des bandes dessinées bien sûr, mais aussi des magazines, des documentaires scientifiques, des livres d’art. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, même les indications sur les boîtes de lait! Et si je peux lire partout, dans le train ou au café, mon endroit préféré pour la lecture, c’est au lit, en pyjama. Quelle que soit l’heure de la journée!

Vous êtes né dans le canton de Soleure, près d’Olten. C’est en 1999 que vous vous installez à Lausanne. Une découverte?

Un choc culturel immense! J’avais vécu en Amérique, en Allemagne. J’ai mis quelques années à m’habituer à l’état d’esprit des Vaudois mais maintenant, je les adore et les trouve géniaux, fiables, calmes. Lausanne est une ville merveilleuse qui a gardé son esprit de village. Pour moi qui aime cuisiner, le marché du samedi, c’est le paradis!

Propos recueillis par Isabelle Falconnier, avril 2021

Coordonnées

Le Centre BD de la Ville de Lausanne
Service des bibliothèques et archives

Place Chauderon 11
1003 Lausanne  

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