Les monstres du Centre BD de Lausanne exposés à Genève

«It's alive!» explore dès le 5 septembre à la bibliothèque de la Cité à Genève le fascinant monde des monstres dans la BD, de Frankenstein à Hulk en passant par les Pokémons ou les zombies. Interview de Boris Bruckler, co-commissaire de l’exposition et bibliothécaire au Centre BD de la Ville Lausanne.

L’exposition «It's alive !», que vous avez conçue avec Raphaël Oesterlé, évoque autant Hulk que Hellboy, Frankenstein, Godzilla ou les zombies de «Walking Dead»: qu’ont tous ces monstres en commun?

Deux aspects, liés entre eux. Premièrement, nous renvoyer encore et toujours à la question de la norme. Qu’est-ce qui est normal, qu’est-ce qui est différent? Deuxièmement, nos désirs et nos peurs éternelles: la puissance, la démesure, la fameuse hybris, la mort, la contagion, la pulsion, etc.

Quels sont les types de monstres les plus populaires, récurrents dans la BD autant que dans les autres expressions artistiques?

Le vampire, le zombie, le loup-garou, le démon, le spectre, le monstre créé en laboratoire ou l’extra-terrestre vindicatif sont extrêmement prégnants dans la culture populaire. C’est toutefois moins dans le monstre lui-même que dans son utilisation qu’il faut chercher les variations. Ainsi, au-delà de la peur universelle et intemporelle de la mort, le zombie est dans les 1950 souvent une victime d’une malédiction ou un mort-vivant se vengeant du tord qu’on lui a fait. Au tournant des années 1960-1970, notamment avec le film Zombie de George Romero, le zombie devient le symbole d’une masse consumériste décérébrée. Dans les années 2000, par exemple au travers de la BD puis de la série TV Walking Dead, le zombie devient le symbole de la pandémie et de l’effondrement des sociétés. Un seul monstre, donc, mais un grand nombre de traitements et d’interprétations différentes. C’est sans doute là une des raisons de la pérennité de cette thématique, depuis les récits mythologiques jusqu’à nos jours !

Quel est votre monstre préféré?

Le monstre échappé de son laboratoire, la créature de Frankenstein en tête bien sûr, m’a toujours fasciné. Ce type de monstre, du golem d’argile jusqu’à l’intelligence artificielle, pose la question technique et éthique de la responsabilité humaine dans la fabrication d’êtres vivants, créés et non pas procréés.

Un monstre est-il à la base méchant ou gentil?

Le monstre est un miroir, souvent déformant, de notre propre humanité. Nous projetons dans le monstre nos peurs et nos espoirs, nos propres ambigüités en somme. Le vampire buvant le sang des humains est-il plus immoral qu’un humain élevant des animaux en batterie pour s’en nourrir? Il y a chez nous autant un désir qu’un rejet du monstre. Les super-héros sont quasiment tous des monstres mais ils sont pourtant des sujets admirables. La créature de Frankenstein est un monstre, tueur de surcroît, mais ce sont les humains qui le créent...

A quoi «servent» les monstres pour le lecteur? Sont-ils bons pour notre imaginaire?

Il nous est difficile de nous confronter directement à nos peurs - la mort, la contagion, le monstre grandissant en nous, etc. Il est plus facile de passer par le récit, par l’imaginaire pour le faire. Par exemple, beaucoup de lecteurs des années 1960, du moins selon les éditeurs et censeurs, n’étaient pas prêts à aborder la lutte des droits civiques des noirs-américains dans les comics. Remplacez les noirs-américains par des super-héros mutants victimes d’un véritable racisme anti-mutant, et vous avez la genèse des X-Men, créés par les géniaux Stan Lee et Jack Kirby en 1963.

Les monstres sont souvent liés à la science lorsqu’elle va trop loin: Spiderman, Hulk, Daredevil, Flash... Les hommes ont-ils de tous temps eu peur des savants fous?

Prométhée vole le feu « technologique » au Dieux, Adam et Eve croquent la pomme de la connaissance, Faust conclut un pacte avec le Diable pour obtenir un savoir interdit... Les mythes et les arts illustrent admirablement cette volonté de voler, comme Icare, toujours plus près du soleil, avec les conséquences que l’on sait. Pour en revenir à la BD et au cas des super-héros aux USA, la science est traitée jusqu’au années 1970 au moins de manière généralement très positive. Elle créé des catastrophes, c’est vrai, mais des surhumains (américains) nés de la science vont arranger les choses. Au Japon, pays ayant subi les bombardements atomiques et l’irradiation, la science est traitée dans la BD de manière souvent plus ambivalente. Le cataclysme n’est jamais loin…

Pourquoi les figures de monstres sont-elles quasi toutes masculines?

Dans le cas de la BD occidentale, pendant très longtemps une majorité de la production était réalisée par des hommes pour des hommes ou des jeunes garçons, d’où la présence d’un grand nombre de stéréotypes de genre. Mais les choses changent depuis une vingtaine d’années, en témoigne par exemple le succès publique et critique de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres de l’autrice Emil Ferris.

Les monstre parlent-ils autant aux adultes qu’aux enfants?

Absolument, de Walking Dead à Pokémon en passant par Astérix. Les monstres sont actuellement aussi populaires chez les adultes que chez les enfants, avec évidemment des différences de traitement. Le vampire est par exemple un monstre éminemment sexuel et cette dimension est souvent très présente dans les récits pour adultes. Chez les enfants, le vampire est plutôt considéré comme un être de la nuit, potentiellement très «cool».

Un monstre dans «Astérix»?

Pensez à Obélix, un être quasi invulnérable né d’une exposition à une potion, doté d’une force surhumaine qui cause régulièrement des destructions…

Une partie de l’exposition est consacrée à «Frankenstein». Comment expliquer la longévité de la créature de Mary Shelley?

La qualité intrinsèque du roman paru en 1818, bien sûr, mais également son intense circulation médiatique qui fait passer la créature du statut de personnage littéraire unique à celui de mythe. Comme moments marquants de cette circulation on peut citer une adaptation théâtrale dès 1823, le court-métrage produit par Thomas Edison en 1910 ou l’iconique interprétation de Boris Karloff dans le film de James Whale en 1931. Depuis, les représentations de ce monstre ne se compte plus tant elles sont nombreuses. La créature de Frankenstein synthétise admirablement les questionnements liés aux sciences folles: l’hybris du créateur s’attribuant les pouvoirs divins de vie et de mort, le pathétique et la solitude du monstre, la bassesse humaine qui rejette tout ce qui est différent.

La quasi-totalité des documents reproduits proviennent des collections du Centre BD de la Ville de Lausanne. Il s’agit donc d’un des points forts du Centre?

Non, il n’est généralement pas opéré de choix thématique dans notre politique d’acquisition. On peut plutôt dire que la spécificité des collections du Centre BD est au contraire d’être très éclectiques et de permettre des recherches et des expositions sur tous types de sujets, ce qui offre une très grande richesse d’approches.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

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