«Un lion sur les hauts de Lausanne»: le texte inédit de Marlène Charine

L’affaire du faux lion d’Epalinges a inspiré Marlène Charine, qui nous livre un texte inédit plein d’humour et de tendresse pour sa ville natale.

© Police cantonale vaudoise

Je me souviens de Lausanne

«31 mars 2022. J’ouvre une fenêtre de traitement de texte. Objectif: écrire une histoire inédite sur Lausanne. Un petit clin d’œil à ma belle ville natale, un échantillon de ma plume à l’attention des visiteurs de cette résidence d’auteur en ligne.

Mon imagination vagabonde, fait remonter des souvenirs, des anecdotes. J’hésite sur la façon de mettre tout cela en forme, procastrine un brin en surfant sur internet.

Et là, ce titre à la une de plusieurs journaux numériques: «Un lion aurait été aperçu dans les hauts de Lausanne»

Ça ressemble à un poisson d’avril. Avec un jour d’avance. Amusée, je consulte l’article. Photo à l’appui, j’apprends qu’une lionne – et non pas un lion – se promènerait dans le quartier où j’ai grandi. À deux pas – ou deux bonds, pour madame la lionne – de l’école de Bois-Murat, dont j’ai usé les bancs jusqu’à l’âge de 11 ans. À l’époque, il y avait une tortue dans un jardin, sur le chemin que j’empruntais chaque jour. J’adorais la regarder s’attaquer avec calme et méthode à des feuilles de salade ou des pissenlits. J’avoue qu’une lionne, ça en jette quand même plus.

Revenons à l’article. Il est donc accompagné d’un cliché pris par une Palinzarde. On y voit un animal qui ressemble furieusement à une lionne – mais qui pourrait aussi bien être un labrador un peu touffu, un pauvre toutou en recherche d’identité qui se serait ramassé une averse. J’aime beaucoup les chiens, mais vous en conviendrez, l’occasion est trop belle. Je décide qu’il s’agit bel et bien d’une reine de la jungle, une ambassadrice au poil en visite dans ce petit coin de pays que j’affectionne tant.

OK, au passage, j’appelle tout de même mes parents pour m’assurer qu’ils n’ont pas eu l’idée de se promener en forêt, de chasser la morille ou de gratouiller les félins de passage derrière l’oreille, quelle que soit leur taille. Soulagement, ils sont bien au chaud à la maison et n’ont pas fait de rencontre digne d’un remake exotique du petit chaperon rouge. Tout va bien.

Mon texte n’avance guère, mais je reste sur cette idée amusante de lionne en vadrouille. Surtout qu’elle fait écho avec mon dernier roman, Léonie, dans lequel une bête sauvage s’attaque à des personnes au cœur d’une forêt…

19h30, le journal télévisé fait même mention de l’événement. Journalistes en direct de «mon» quartier, caméras, voitures de police. Le zoo de Servion assure ne pas avoir égaré de félin – j’espère qu’ils auraient remarqué, si un de leurs pensionnaires s’était fait la belle. Mais qui sait? On vit à l’époque des NAC, les nouveaux animaux de compagnie. Un habitant du coin aurait-il pensé qu’un furet, ce n’était pas assez original, et les serpents, pas assez affectueux? J’imagine cette brave lionne ronronnant, étalée de tout son long sur un canapé, ou bondissant après une balle multicolore dans un jardin clôturé. La gamelle XXL au bas de la cuisinière. Les factures indécentes chez le boucher. Les bains en catimini dans le Flon.

Oui, j’ai beaucoup d’imagination, mais cela ne fait toujours pas avancer mon projet de texte. Qui doit porter sur Lausanne.

Lausanne… Et si la lionne décidait, comme la Léonie de mon roman, de reprendre une part de sa liberté et d’aller où bon lui semble… en ville par exemple?

Des Croisettes, elle pourrait emprunter le métro. Elle s’installerait tout à l’avant de la rame, la truffe collée à la vitre pour discerner les rails dans le tunnel. Une petite halte à la station «Ours», peut-être, pour saluer un camarade animal. Ou jouer à la statue vivante devant le collège de Béthusy, que j’ai fréquenté pour la fin de ma scolarité obligatoire. La lionne y ferait sensation parmi les collégiens! Un steak volé à la cantine, un footing sur le terrain de sport, histoire de motiver les élèves lors de leur 3000 mètres, une brève apparition dans les classes de biologie… Un public tout trouvé.

Une fois cela fait, je lui conseillerais de continuer son chemin jusqu’à la Riponne, surtout si c’est jour de marché. Flâner un peu entre les étals colorés, puis descendre direction place de la Palud. Petite fille, j’adorais me planter devant son horloge à l’heure pile et entendre cette voix grave venue de nulle part dire: «Il a sonné l’heure…». La lionne pourrait grimper sur la margelle de la fontaine et assister, comme moi il y a quarante ans, à l’immuable défilé de ces petites figurines, l’œil brillant. Puis repartir, un peu déçue que cela ait été aussi court, sur la promesse de retrouvailles, une heure plus tard.

 Le shopping l’intéresse sans doute peu, la lecture non plus, donc pas de crochet prévu chez Payot, où je me rends à chacun de mes passages à Lausanne. C’est dans cette librairie, autrefois située à la rue du Bourg, que, plus jeune, je dilapidais tout mon argent de poche. En haut de l’escalier en bois craquant, le rayon SF et ses romans au format poche avait des allures de caverne d’Ali Baba à mes yeux. Que de belles découvertes j’ai pu faire à ce deuxième étage!

Et pourquoi pas une pause culturelle? Au musée de zoologie, elle ferait un porte-parole de choix sur la thématique des espèces menacées. Mais la proximité de tous ces cousins proches ou lointains réduits à l’état de poupées empaillées risquerait de la mettre mal à l’aise, voire de la fâcher. Je lui proposerais donc plutôt de visiter le musée olympique et de se mesurer aux médaillés d’or de sprint ou d’endurance.

De là, elle pourrait digérer toutes ses émotions au bord du lac. Le meilleur endroit de la ville, à mon humble avis. Selon l’heure et la météo, le Léman a le don de se montrer calme, mystérieux ou sauvage. La lionne pourrait admirer le panorama en remontant jusqu’aux abords de l’université, chasser les canards que je nourrissais il y a bien longtemps déjà, s’asseoir comme moi sur un rocher pour rêvasser en regardant les couleurs changeantes de l’eau et du ciel.

Bien entendu, pour qu’elle puisse profiter de ces endroits de choix, il faudrait que la police ne parvienne pas à ses fins, ceci malgré les importants moyens déployés – dont un super puma, un joli clin d’œil félin à notre lionne en vadrouille. Et passer aussi inaperçue, quand on affiche un bon 120 kg sur la balance et qu’on s’exprime en rugissements. Un sacré challenge. Même si j’aime beaucoup Lausanne, je n’y serais peut-être pas allée si j’étais la lionne. J’aurais plutôt opté pour la sécurité des bois entre Epalinges et le Chalet-à-Gobet. De jolis sentiers, assez longs pour se dégourdir les pattes et assez touffus pour demeurer discrète.

Mais je ne suis pas la lionne, après tout. Je ne suis qu’une auteure et mon texte sur Lausanne en reste à l’état de pensées farfelues. Je décide de le terminer le lendemain, soit le 1er avril. C’est là que j’apprends avec une pointe de déception qu’il n’y a jamais eu de lionne en liberté à Epalinges. Le vétérinaire l’affirme: l’animal aperçu était trop petit pour répondre aux critères de taille des grands félins, les traces de pattes retrouvées n’avaient pas la bonne forme.

Dommage, quand même, vous en conviendrez. Ça aurait été le départ d’une histoire plutôt sympathique. De quoi écrire un chouette texte sur Lausanne…»

Marlène Charine, avril 2022

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