Comment Eugène Meiltz est devenu Eugène

Né à Bucarest en 1969, Eugène est Lausannois depuis l’âge de 6 ans. Touche à tout talentueux, il est à la fois romancier, auteur pour le théâtre ou la jeunesse, chroniqueur, parolier, animateur d’ateliers et enseignant à l’Institut littéraire suisse. Son récit autobiographique La Vallée de la jeunesse le fait connaître d’un large public. Son prochain roman, Lettres à mon dictateur, paraît à la rentrée d’août chez son éditeur Slatkine. Entretien.

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Eugène, l'auteur en résidence littéraire numérique de printemps 2022

Vous êtes écrivain. Qu’est-ce que cela signifie pour vous?

J’adore qu’on me raconte des histoires et j’adore raconter des histoires. Par je ne sais quel miracle, j’ai réussi à transformer ces plaisirs en métier.

Comment la littérature est-elle entrée dans votre vie?

Je suis beaucoup plus un enfant de la télé que de la bibliothèque. Goldorak m’a beaucoup plus marqué que C’est la vie, mon vieux chat d'Emily Neville, roman jeunesse, que j’ai lu à l’école à 10 ans. Mais comme j’aimais les histoires, j’ai commencé à dévorer les 156 épisodes de La quatrième dimension (The Twilight zone), vers l’âge de 12 ans. Et un soir, j’ai eu droit à La planète des singes. La révélation finale m’a tétanisé. Je ne savais pas qu’une histoire pouvait procurer de telles émotions: tristesse, colère, mélancolie, sidération… La planète des singes est un roman de Pierre Boule, mais l’adaptation cinéma  est signée par Rod Serling. Serling? J’avais déjà lu ce nom quelque part… Mais oui: c’est lui qui a inventé la série La quatrième dimension! Parallèlement, les profs du collège du Belvédère nous ont fait lire des textes épatants: La métamorphose de Kafka, L’écume des jours de Vian, L’étranger de Camus. Peu à peu, j’ai réalisé que les histoires sur l’écran valent bien celles des livres.

Ecrire, un rêve de toujours?

De toujours, je ne dirais pas. Mais on m’a raconté qu’un jour à la cafétéria du bâtiment des lettres à l’Université de Lausanne, avec des copains, on s’est demandé ce qu’on ferait plus tard. Il paraît que j’ai dit: «écrivain». J’ai complètement oublié cette discussion. Mais une dizaine d’année plus tard, j’ai croisé une copine qui m’a dit: «A l’époque, je t’avais trouvé assez gonflé de répondre «écrivain». Et finalement, tu l’as fait!».

Vous êtes né à Bucarest, où vous passez vos 6 premières années de vie. Que devez-vous à cette enfance roumaine et à vos parents?

La figure de Ceausescu, dictateur sans vergogne et sans limite. Un cordonnier de formation qui a rendu visite à la reine d’Angleterre, Mao et au président des Etats-Unis. Un homme qui a rasé le seul quartier de Bucarest qui n’avait pas subi de dégâts pendant le tremblement de terre de 1977, pour y bâtir un des plus grands bâtiments du monde. Avec lui, la réalité dépassait n’importe quelle fiction.  

Quant à mes parents, je leur dois ma vie en Suisse. Ils ont eu l’extraordonaire courage de partir de Roumanie avec un visa touristique et demander l’asile politique à la Suisse. Mon frère et moi sommes restés à Bucarest pendant un an et demi, sans savoir si nous allions les revoir…

Vous avez été parolier pour le groupe de rock Sakaryn, vous êtes scénariste, auteur de livres pour la jeunesse, romancier, enseignant l’Institut littéraire suisse, chroniqueur, dramaturge: quel fil conducteur entre ces activités?

Les mots. Mais pendant très longtemps, les mots n’étaient pas mes amis: j’ai bégayé de zéro à vingt ans. Alors, j’ai appris à éviter des mots qui allaient me faire trébucher. J’ai joué des rôles, pris des accents pour ne plus bégayer. Peu à peu, le bégaiement est parti, mais le plaisir de jouer avec les mots est resté.

En 2007, vous publiez La Vallée de la jeunesse aux éditions La Joie de Lire, ouvrage autobiographique qui connaît un beau succès populaire et reçoit le Prix des auditeurs de la RTS. Quels souvenirs gardez-vous de votre arrivée à Lausanne?

3 souvenirs forts: la Fête du Bois, une journée où d’un seul coup, les enfants sont des stars qui marchent dans les rues sous les applaudissements des adultes. Le Meeting de Lausanne - ancêtre d’Athletissima - au stade Pierre-de-Coubertin à Vidy, donc à 5 minutes de chez moi alors. Et le P’tit Train de Vidy que nous attaquions avec nos pistolets de cow-boys!

Quel rôle a joué dans votre vie cette fameuse Vallée de la jeunesse de Lausanne où vous passez votre enfance?

Une architecture pleine de courbes et de rondeurs, des tunnels noirs qui vous expulsent au soleil, des mamelons en béton: c’est la maternité éternelle, ce parc! A force de le fréquenter, j’ai fini par m’intéresser à sa création. J’ai appris qu’il s’agit des (magnifiques) restes de l’Expo 64. A force de m’intéresser à cette exposition nationale, j’ai même fini par travailler pour la suivante: Expo.02.

Vous animez des ateliers d’écriture pour tous les âges et enseignez depuis 2006 à l’Institut littéraire suisse de Bienne. L’écriture, tout le monde peut y prétendre? Ecrire, ça s’apprend?

Ce qui s’apprend, c’est retravailler son texte. Partir de la première version, faire lire à des gens, écouter les commentaires et se lancer dans une seconde version. L’écriture, c’est la réécriture de son premier jet.

En 2020, vous avez publié Le Mammouth et le virus, journal de confinement en famille écrit en quelques mois. Que vous a appris cette période Covid-19?

A l’époque, mon garçon avait 3,5 ans. Comme il ne comprenait pas pourquoi il n’avait plus le droit de s’approcher de la place de jeu, j’ai fini par lui parler du virus. Il m’a demandé d’en voir un sur l’écran de mon smartphone. Je lui ai trouvé des images de ces organismes hérissées de piques et de trompettes menaçantes. Mon fils s’est exclamé: «C’est joli, papa!» J’ai appris qu’il n’y a pas un point de vue définitif sur un sujet.

Quels sont les trois ouvrages qui ont marqué votre jeunesse et pourquoi?

En premier, QRN sur Bretzelburg de Franquin. Spirou et Fantasio débarquent dans un pays vivant sous la dictature. On aurait dit la Roumanie de Ceausescu! En second, Le K de Buzzatti. Des nouvelles des cinq ou six pages dans lesquelles le réel flirte avec le fantastique. J’ai découvert l’art de la chute. En troisième, Le roi et l’oiseau de Paul Grimaut sur des textes de Jacques Prévert. Poésies des espaces, drôlerie des personnages, inventaires truculents: quel feu d’artifice ce dessin animé!

Un livre que vous offrez régulièrement autour de vous?

J’ai longtemps offert La disparition de Georges Pérec. Mais j’ai remarqué que ceux qui recevaient ce roman écrit sans la lettre «e» en lisaient à peine une ou deux pages, puis le rangeaient dans leur bibliothèque. Alors, depuis quelques années, j’offre souvent La triste fin du petit enfant huître. Des histoires étranges et cruelles racontées et illustrées par Tim Burton himself! Un très joli objet.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

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