Le texte inédit d'Eugène sur Lausanne

Eugène s’est livré au jeu du «Je me souviens» pour raconter sa ville.

© Marino Trotta - Ville de Lausanne
Le tilleul de Bon Abri

Je me souviens de Lausanne

Je me souviens du mariage de ma maîtresse, à l’école des Figuiers. Elle a épousé le pasteur de l’église Saint-Jean, juste à côté! Un samedi après-midi, ils se sont dits oui à l’église Saint-Jean. A la sortie, nous, les élèves, avions préparé des petits serpentins en papiers pour les jeter sur les mariés.

Je me souviens du chemin du Languedoc que j’empruntais chaque matin pour aller au collège du Belvédère. Un arbre aux branches immenses m’attendait à mi-parcours. Des fois je m’arrêtais. Le cartable posé entre les jambes, je levais la tête. Bien des années plus tard, je suis revenu sur place. Comme je suis incapable de reconnaître les arbres, l’écran de mon smartphone m’a appris qu’il s’agit d’un tilleul. Et surtout que ce tilleul avait déjà deux siècles quand j’étais enfant.

Je me souviens que les voitures circulaient derrière l’église Saint-François, que la rue Haldimand était sillonnée de bagnoles et qu’il y avait un parking sur la place Chauderon et un autre sur la place Pépinet. Dans les années 80, le piéton était un animal en voie d’extinction à Lausanne. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer…

Je me souviens du samedi après-midi où je suis allé en ville avec mon père choisir mes cadeaux de Noël. Je devais avoir 13 ans. Il était impressionné que je connaisse aussi bien l’emplacement des rayons jouets de la Coop, de Manor, de l’ABM et de l’Innovation. Il faut dire que durant l’automne, dès que j’avais un moment de libre, je passais des heures à rêver dans les rayons.

Je me souviens d’Alexandre, un élève de la classe parallèle, qui s’est jeté du Pont Bessières à 17 ans.

Je me souviens de mon Minolta 5000 que mon père m’a offert pour mes 16 ans. Je me suis mis à me promener dans la ville que je connaissais par cœur. Mais cette fois, en cherchant l’insolite. Le glauque, l’humide et le pourri, je les ai trouvés dans les ruelles du quartier du Rôtillon (avant sa reconstruction!). Les lignes droites, les perspectives bizarres et l’ambiance surréaliste, je les ai trouvés sur le site de l’EPFL. Les terrains vagues, les flaques et les touffes d’herbes, je les ai trouvés dans le quartier de Malley.

Je me souviens de l’inauguration du Musée olympique, en 1993. Dans le parc peuplé de sculptures, mon regard a été attiré par un curieux pavage. C’était un mètre carré de la célèbre avenue des Ramblas, offerte par la municipalité de Barcelone! Un mètre carré de Barcelone à Lausanne! J’ai marché dessus, mais un surveillant m’a dit que c’était interdit (no comment). Alors j’y suis revenu pour m’asseoir sur le banc d’à côté. Qu’est-ce qui se trouvait à la place du mètre carré, en Espagne? Si je commettais un crime sur ce mètre carré, serais-je jugé selon les lois suisses ou espagnoles? Ce cadeau diplomatique m’a beaucoup fait voyager.

Je me souviens du vendredi 19 août 1988. Le Bad World Tour débarque à Lausanne. On commence au stade de la Pontaise vétuste et craquelé, mais très vite Michael Jackson emmène les 45.000 spectateurs sur une autre planète.

Je me souviens du bus 18. Une seule ligne de bus pour transporter des centaines d’étudiants jusqu’à l’UNIL! En plus, la ligne servait de lien entre le quartier de la Bourdonette (500 appartements!) et le centre-ville. Le bus 18 était tellement plein qu’une sardine aurait été à l’aise.

Je me souviens de l’arrivée du TSOL: «Tramway du Sud-Ouest lausannois». Le croisement étonnant entre un train, un métro, un tramway. Il passait dans un tunnel, il longeait des avenues, il volait par-dessus l’autoroute, il se faufilait entre les facultés et l’Ecole polytechnique. Moi, par principe, je le trouvais nul. J’avais 22 ans et tout ce qui se passait à Lausanne devait être nul. Je rêvais de Paris, New York ou Los Angeles…

Je me souviens de ce matin où je suis allé en scooter à l’UNIL. Brusquement une voiture m’a coupé la route. Mon scooter s’est planté dans l’aile avant du véhicule, tandis que j’ai volé par-dessus le capot. Heureusement, on était en hiver, donc j’étais habillé d’un gros manteau, de gants, d’une écharpe. Quand je me suis relevé, mon scooter était partout. On aurait dit qu’il avait sauté sur une mine. En fait, il s’agissait d’une future étudiante qui avait emprunté la voiture de son père pour se rendre à une journée de présentation en HEC.

Bien des années plus tard, j’ai écrit La Vallée de la Jeunesse (éditions La Joie de lire, 2007), dont un des chapitres raconte un autre accident grave à scooter (décidément!). Le roman est souvent lu dans les écoles. Je suis même invité en Suisse allemande. Et une fois à Bâle.

La rencontre avec les élèves se passe bien. Mais je sens que l’enseignante de français me regarde d’un drôle d’air. J’imagine qu’elle n’apprécie pas beaucoup mes réponses. Ou qu’elle s’attendait à autre chose. A la fin de la rencontre, je vais discuter avec la prof. Elle me demande si Eugène est mon vrai prénom. Et si par hasard, je n’ai pas eu un autre accident à scooter.

- Oui. Devant l’UNIL. Une jeune étudiante m’a coupé la route.

- C’était moi!

On s’est retrouvé! Elle me raconte qu’à l’époque l’accident l’avait traumatisée. D’ailleurs, 25 ans après, elle ne comprend toujours pas par où je suis venu pour me planter dans sa voiture. Elle a renoncé à ses études d’HEC et a fait autre chose de sa vie: enseignante de français à Bâle. 

Je me souviens du MAD. Le Moulin à Danse, un club privé, dans le quartier du Flon. Pour y entrer, il fallait avoir la carte. Ou alors se faire inviter par un membre qui avait la carte. Avec les copains ont poireautait des heures entières devant le MAD, à demander à toutes les personnes qui entraient: «T’as la carte? Tu m’invites? T’as la carte» Jusqu’au jour (genre 4 ans plus tard) où je suis enfin devenu membre. J’AVAIS LA CARTE DU MAD. Le sentiment de faire partie du club ultime des V.I.P de l’Olympe.

Je me souviens avoir vu Superman (1979) au cinéma Eldorado à la place Chauderon, Moonraker (1979) à l’Athénée, à côté du Pont Bessières, The Wall (1982) au Bel-Air, Il était une fois en Amérique (1984) au Colisée, place de la Sallaz, La couleur pourpre (1985) à L’Atlantique, Le Dernier empereur (1987) au Romandie, place de la Riponne, Stalker au Montchoisi, avenue de Montchoisi, Titanic (1997) au Palace, dans le bâtiment du Lausanne Palace.

Tous ces cinémas ont disparu. Mais pas les films.

Je me souviens des glaces Sensas. Un marchand de glace en haut de l’avenue de Montoie. Il proposait un parfum unique: kirsch nougat. Je me souviens de leur slogan: «Des belles paroles, on se passe. Des beaux gestes, on se lasse. Mais pas d’une glace Sensas!».

Je me souviens de l’inauguration du Bleu Lézard, en 1992. Tout était cool: la déco, les tables immense, la musique, les serveurs qui avaient troqué le gilet noir de rigueur à l’époque pour un jean et un T-shirt. Et surtout le brunch. Toute une génération de Lausannois a  découvert ce repas sucré salé grâce au Bleu Lézard! Toute une génération de Lausannois s’est crue à Brooklyn en entrant au Bleu Lézard le dimanche.

Je me souviens de ce mois de juin 1994. Un convoi marchandise long de 700 mètres déraille en gare de Lausanne. Pas de chance, il transporte des cuves d’épichlorohydrine, un produit hautement inflammable. Pas de chance, plusieurs wagons déversent leur contenu sur les rails. Le quartier sous gare est verrouillé. On évacue des centaines d’habitants. Les autorités conseillent aux autres de rester confinés chez eux.

Ce jour-là, Christian Denisart et moi avons rendez-vous avec un producteur de la Radio Suisse Romande pour présenter une idée de chronique. Aucun bus ne monte au siège de la radio, au nord de Lausanne. On est coincé.

Nom de notre chronique? Scoumoune.

Je me souviens avoir visité le chantier du Rolex Learning Center, en 2009. J’étais engagé par l’EPFL pour raconter la conception et la construction de ce bâtiment unique, dont le rez-de-chaussée monte au premier étage. L’espace intérieur ne comporte aucun mur de séparation. Le sol, le plafond: tout n’est qu’ondulation. Selon SANAA, l’agence d’architectes japonaise: «Il n’y a que le train qui va en ligne droite. Dans la nature, la courbe est souveraine.» J’étais épaté. Et j’ai enfin compris: «Ce n’est pas parce que ça se passe à vingt minutes de chez moi que ce n’est pas intéressant.»

Je me souviens de la cafétéria des CFF au cinquième étage de la gare de Lausanne. Une salle gigantesque avec vue sur le lac et la marquise centrale. A midi, les tables étaient fréquentées par les contrôleurs de train, les postiers et les policiers. Le royaume des fonctionnaires. Sinon, les locaux étaient vides. Presque aucun Lausannois ne connaissait cet endroit et personne ne se serait douté qu’il s’agissait d’une cafétéria d’entreprise ouverte au public. En partant, on reprenait l’ascenseur jusqu’au niveau -1. On débouchait directement dans le passage sous-voie de la gare. Franchement, il y avait un petit côté Harry Potter et son quai 9 ¾. 

Aujourd’hui, la porte n’est plus ouverte. A cause du Covid, «la cafeteria est réservée au personnel». Fin de l’histoire.

Eugène, février 2022

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