Comment Hélène Becquelin est devenue auteure BD

Née à Saint-Maurice en 1963, on doit à la dessinatrice et auteure lausannoise les fantastiques Angry Mum, Adieu les enfants, 1979 ou les dessins de 100 femmes qui ont fait Lausanne. L’une de nos plus talentueuses artistes romandes, par ailleurs experte en musique rock et en tricot, confie son rapport à la création, au dessin et aux histoires.

© Hélène Becquelin

Hélène Bequelin, l'auteure en résidence littéraire numérique d'hiver 2021-2022

Comment la création est-elle entrée dans votre vie? Dans 1979, vous évoquez votre ennui d’adolescente solitaire qui rêve de devenir bédéiste. Est-ce ainsi que tout a commencé?

Elle est entrée dans ma vie avant ma naissance! J’avais une grand-maman très créative qui nous bricolait plein de choses avec peu de matériels, il lui suffisait de quelques bouts de tissu ou de carton pour nous confectionner des accessoires pour nos poupées. Grâce à elle, j’ai vu que toute création était possible.

Une amie d’enfance m’a décrite ma famille comme une famille pleine de fantaisie: je pense que c’est bien résumé. Les gags fusaient à longueur de repas, exagérer une anecdote vécue n’était pas un défaut, bien au contraire. Se moquer des autres, une religion. Perdre un ami pour une bonne vanne, un risque à prendre.

J’ai toujours voulu faire de la BD, le médium parfait quand on aime dessiner! J’ai essayé d’en créer pendant toute ma jeunesse, sans jamais en terminer. Trop dur de structurer et découper un récit fictionnel. A la fin de mes études et au début de ma vie professionnelle, j’étais bien trop occupée à gérer mon travail dans une agence de graphisme, une vie de couple, une vie sociale et culturelle riche et plus tard, une vie de famille. J’ai repris ensuite, heureusement!

Vous êtes dessinatrice et illustratrice, mais aussi auteure de vos scénarios, de vos dialogues, textes. En ce sens, vous êtes une raconteuse d’histoires complète. Quels liens entretiennent à vous yeux l’histoire, le texte et le dessin?

C’est à quarante ans passés que j’ai compris qu’il m’était plus facile de raconter des choses que j’avais vécues, et c’est avec mon blog Angry Mum que j’ai appris sur le tas à scénariser, simplifier, trouver une chute… toutes ces compétences qui m’ont permis de réaliser mon rêve d’enfance et d’adolescence.

Vous sentez-vous en ce sens proche des écrivaines et écrivains?

Quand je rencontre des collègues auteur·e·s de BD, nous parlons processus d’écriture et narration plutôt que de dessins. Je me sens plus proche des préoccupations des cinéastes que des écrivain·e·s pour certaines raisons comme savoir écrire, créer des dialogues, découper et rythmer le récit, gérer les images, les décors, les personnages… Mais pour les auteur·e·s BD, il y a d’autres préoccupations: adapter son style de dessin au propos, s’y connaître en graphisme pour la mise en page, savoir cadrer les images afin de les dynamiser, etc.

Comment avez-vous trouvé votre style, votre voix singulière et personnelle?

J’adapte mon style de dessin et l’ambiance générale de l’ouvrage en fonction du thème et du propos. Mes études de graphisme m’ont bien aidé à structurer cette réflexion. Grâce à mon blog, j’ai pu apprendre tranquillement et de façon autodidacte à raconter une histoire. Et ma formation à l’ECAL m’a permis d’avoir une réflexion sur le choix du style ou de la technique de dessin qui correspondent le mieux au propos.

Quelles sont vos sources d’inspiration? Qu’est-ce qui vous inspire et décide d’un dessin, d’une histoire, d’un album?

Il suffit d’une remarque ou d’une phrase pour me donner envie de faire un album. Pour 1979, une jeune amie m’enviait d’avoir été jeune dans les années septante et d’avoir pu voir plein de groupes incroyables en concert pendant cette période. J’ai eu envie de lui expliquer à quel point ça n’était pas si facile. Le ton de l’album est venu quand je me suis mise à réécouter la musique de cette époque. Mon mal-être m’est revenu en pleine face!

Vous montrez qu’en parlant de soi, comme vous le faites dans Angry mum ou Adieu les enfants, en creusant une veine autobiographique, vous touchez un public très large. Comment expliquez-vous cela?

Je ne cherche pas toucher le plus de monde possible. Etre consensuelle n’est pas un objectif pour moi, loin s’en faut. Mais lorsque je rencontre des lectrices et lecteurs qui me disent à quel point leur enfance a été proche de la mienne et quel plaisir ils ont eu de se retrouver dans mes anecdotes, je me rends compte que j’ai réussi quelque chose que je n’avais pas forcément voulu faire. C’est la même chose pour 1979: le mal-être de l’adolescence, qu’on aime le punk ou le hip-hop, est universel. Parler de choses très «suisses» ou locales plaît beaucoup au public. Par exemple, mon lectorat lausannois a beaucoup aimé retrouver le «Sapri Shop», magasin de disque emblématique de la ville dans mon album.

Quels sont les trois livres qui ont marqué votre jeunesse? 

Vers 12 ans, la découverte des Corto Maltese d’Hugo Pratt m’a fait découvrir une bande dessinée adulte, avec un style de dessin noir blanc, un découpage original et puissant, des histoires exaltantes qui m’ont appris plein de choses sur le début du vingtième siècle et qui m’ont vraiment aidée à m’ouvrir sur d’autres horizons. A mon adolescence, Mars de Fritz Zorn a été une déflagration pour moi. Que quelqu’un avec un tel mal-être, si cynique, lucide et critique sur son environnement existe - un Suisse en plus ! – m’a fait beaucoup de bien et m’a rassurée que ce que je pensais de mon environnement pouvait être normal. Jeune adulte, j’ai adoré la revue «Metal Hurlant» qui publiait des bandes dessinées vraiment originales et novatrices de tous les pays, le magazine critiquait et parlait de romans, polars, films, disques qui modifieront ma façon de penser et me donnera une belle culture générale originale et particulière qui va me façonner durablement.

Avez-vous un livre que vous offrez ou conseillez régulièrement?

J’aime beaucoup conseiller La Daronne d’Hannelore Cayre, j’adore son humour, son cynisme, son ironie, son livre est léger, super drôle, malin et très facile à lire! Sinon, lors de certaines discussions plus profondes, je parle de mon coup de cœur du premier confinement, soit Les enfants après eux de Nicolas Mathieu. J’ai été extrêmement touchée par son livre qui parle d’adolescence, du déterminisme social, des problèmes de classe que j’ai reçus de plein fouet quand j’ai commencé mes études à l’ECAL à Lausanne.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

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