Marlène Charine, l’itinéraire fantastique d’une nouvelle star du polar

Née à Lausanne, citoyenne bâloise, ingénieure chimiste rattrapée par la passion de l’écriture, Marlène Charine s’est imposée en trois ans et autant de romans comme une des auteur·e·s qui comptent sur la scène du thriller francophone. Alors que parait Léonie, son troisième polar, elle nous confie son rapport à la création, au métier d’écrivain, et la manière dont la littérature s’est imposée à elle. Entretien.

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Marlène Charine, l'auteure en résidence littéraire numérique d'été 2022

Amoureuse des mots dès l’enfance, Marlène Charine se forme pourtant comme ingénieure chimiste. Rattrapée par le virus de l’écriture, elle saute le pas de l’écriture au seuil de la quarantaine. Après quelques aventures dans les littératures de l’imaginaire, elle fait en 2020 une entrée fracassante dans le monde du thriller avecTombent les anges, récompensé du prix du Polar romand, du prix Sang pour sang et du prix Découverte du journal L’Alsace. Née à Lausanne en 1976, elle est établie dans la région bâloise avec son mari et ses deux enfants. Son deuxième roman, Inconditionnelles, mène l’enquête autour de l’enlèvement mystérieux de trois fillettes dans la région d’Annecy. Paru au printemps 2022 chez Calmann-Lévy, comme les précédents, Léonie raconte l’histoire d’une jeune fille séquestrée depuis cinq ans dont le geôlier meurt soudain d’une crise cardiaque, la laissant désemparée.

Vous êtes écrivaine. Qu’est-ce que cela signifie pour vous? Qu’aimez-vous dans cette activité?

On s’imagine le métier d’auteure comme quelque chose de solitaire et plutôt austère. Il implique en effet de passer de longues heures à évoluer dans son imaginaire, ou assis seul devant son ordinateur. Mais ce que je retiens avant tout de ces dernières années, depuis la sortie de mon premier opus chez Calmann-Lévy, ce sont les formidables rencontres que j’ai eu le bonheur de faire. Que ce soit au sein de ma maison d’édition, entre «collègues» auteurs, avec les libraires, les lecteurs sur les salons... Ces moments d’échanges sont à chaque fois des bouffées de bonheur, des instants précieux.

Écrire – un rêve, un projet de toujours?

Une envie autour de laquelle j’ai tourné à partir de 19 ans, âge auquel j’ai écrit ma toute première nouvelle! De nombreux facteurs ont fait que j’ai attendu de me lancer vraiment, mais je pense qu’au final, ce délai n’a été que bénéfique: il m’a apporté une certaine maturité et m’a permis de trouver ma voix.

Quels sont vos rituels d’écriture?

Je n’ai pas à proprement parler de rituels. Avec mes deux enfants et mon travail à temps partiel en tant qu’ingénieure en chimie, j’organise mes semaines entre famille, labo et écriture. J’ai des matinées dédiées à l’écriture, plus quelques heures piquées ci et là sur des soirées ou des week-ends. J’écris le plus souvent avec de la musique en sourdine – juste de quoi me tenir compagnie sans me perturber. Une tasse de thé à portée de main et hop, c’est parti! Pas de syndrome de la page blanche: en général, j’ai déjà réfléchi en amont à la prochaine scène. Je «pré-écris» souvent dans ma tête lorsque je suis en voiture, ou la nuit quand mes personnages me gardent éveillé pour me souffler des idées.

Comment les livres sont-ils entrés dans votre vie? Quel rôle la littérature a-t-elle joué, et joue-t-elle dans votre existence?

Aussi loin que je me souvienne, j’avais toujours un livre à portée de main chez moi. Mon papa est également un grand lecteur et il y avait – et il y a toujours – en permanence un gros pavé sur sa table de chevet. C’est lui qui m’a transmis ce virus de la lecture. Plus jeune, je lisais souvent trois livres en même temps, vagabondant d’un univers à l’autre. Mon rythme s’est depuis stabilisé à une trentaine de livres en moyenne par année. Des thrillers, bien sûr, mais pas que ça. Je reste très éclectique dans mes lectures.

Quels sont les trois ouvrages qui ont marqué votre jeunesse?

Petite fille, j’ai adoré la série Les Conquérants de l’impossible de Philippe Ebly. Cette série qui mêle aventure et science-fiction m’a fait voyager dans le temps et dans de nombreux lieux inédits. D’ailleurs, si je pouvais retrouver le tome qui a pour titre Celui qui revenait de loin, je serais plus qu’heureuse! Plus tard, c’est la découverte de l’univers de Stephen King qui m’a marquée. Un premier volume choisi par hasard à la bibliothèque – Charlie – et j’ai écumé tous les volumes portant le nom du maître du fantastique, ainsi que ceux écrits sous le nom de Richard Bachman. Ma plongée dans les littératures de l’imaginaire s’est poursuivie avec la découverte de classiques de la SF, notamment le magnifique Dune de Frank Herbert. L’adaptation de Denis Villeneuve, sortie l’an dernier sur les grands écrans, m’a d’ailleurs subjuguée.

Vous avez publié coup sur coup trois romans noirs que l’on peut qualifier de thrillers: Tombent les anges en 2020, Inconditionnelles en 2021 et Léonie ce printemps 2022. Trois romans qui mettent en scène des univers troubles, sombres, violents, inquiétants, des meurtres, des psychopathes, des assassins. Pourquoi se met-on à écrire des histoires aussi terrifiantes?

Je ne pense pas être plus perturbée, sombre ou déprimée que le commun des mortels – pas de cadavres planqués dans ma cave! Les romans noirs sont un reflet de notre société où tout n’est pas que rose et paillettes. J’en retranscris des fractions en y ajoutant une dose de cynisme et d’humour noir, deux ingrédients essentiels à mes histoires.

Pensez-vous que le Mal est partout? Que nous sommes entourés de personnes malfaisantes, d’assassins en puissance, de violences invisibles?

L’être humain a la vilaine tendance à convoiter ce que possède son prochain. Parfois, malheureusement, cela dérape de la pire des façons. Je veux malgré tout croire que chacun porte au fond de lui une forme de bonté. Les romans noirs montrent aussi cet aspect-là en mettant en scène des personnages qui s’opposent au Mal dans la mesure de leurs capacités. Tous les héros ne portent pas des capes: chaque petit geste spontané et désintéressé compte.

Auriez-vous souhaité être inspectrice de police pour mener des enquêtes, résoudre des meurtres, comme certains de vos personnages?

Je n’ai jamais envisagé cette option de carrière, assez éloignée du cadre de mes études. Par contre, il m’aurait sans doute été possible de travailler pour la police scientifique. Certaines analyses effectuées dans mon laboratoire se rapprochent de celles qui ont régulièrement cours dans la recherche de traces et résidus. L’image qu’on nous en montre dans les séries et les films me fait d’ailleurs souvent rire – ou grincer des dents. Tout ne se fait pas en cinq minutes et deux clics de souris!

Que cherchent à votre avis les lectrices et lecteurs de polar?

Les romans noirs s’apparentent à des grands huit: on s’y fait peur tout en restant en sécurité. Au fil des pages, on passe par toute une série d’émotions, on entre en empathie avec les personnages malmenés, on s’identifie, on se bat, on se démène avec eux... tout en restant au chaud sous notre plaid. Des aventures par procuration, qui perdurent dans l’imaginaire du lecteur si l’auteur a bien réussi son coup.

Dans Inconditionnelles, trois fillettes sont enlevées et séquestrées dans des conditions atroces. Dans Léonie, une jeune femme est à son tour enlevée et séquestrée par un homme durant plus années. Le thème de la séquestration vous inspire, voire vous hante? Pourquoi?

Certaines thématiques sont récurrentes dans mes textes: la recherche d’identité, de sa place dans la société, mais aussi la culpabilité et l’enfermement. Pour Inconditionnelles, je voulais avant tout parler d’amour inconditionnel et voir jusqu’où une mère serait prête à aller pour protéger ou venger son enfant. Pour Léonie, c’est la thématique de la liberté qui m’a inspirée. Je ne saurais trop dire si ces thématiques répondent à des peurs inconscientes, il me faudra peut-être encore écrire quelques livres avant de pouvoir répondre à cette question!

Comment est né plus précisément votre dernier roman, Léonie?

Léonie a fait irruption dans mon imaginaire alors que je venais d’éteindre la radio après les nouvelles. Comme chaque jour en ce mois de mars 2021, on y avait beaucoup parlé de restrictions de liberté. L’image de cette jeune femme incapable de se réapproprier la liberté qu’on lui avait volée s’est imposée dans mon esprit, et le reste du scénario s’est construit à partir de là.

Vous avez commencé par publier des nouvelles et des romans, dont Le projet Alice, appartenant à la littérature dite de l’imaginaire, soit le domaine de la fantasy, de la science-fiction, de l’anticipation. Pourquoi cette attirance première et naturelle pour ce domaine?

On peut se dire que «tout est permis» dans les littératures de l’imaginaire, mais cela ne remplace pas le fait qu’il faille – comme pour un polar ou un roman de littérature «blanche» bétonner son univers, ses codes et ses personnages pour que l’histoire reste crédible. J’adore me balader dans des mondes imaginaires qui me permettent en effet de tout créer, mais j’apprécie aussi de garder un pied dans le réel.

Vous écrivez aussi bien des formats courts, soit des nouvelles, que du long, soit du roman. Quelles différences entre ces deux approches littéraires?

Les nouvelles sont un formidable terrain de jeu; ce sont finalement des romans miniatures. On peut y expérimenter des types de narrations, des styles, des tons différents à chaque fois. Mais il faut aussi lancer les bases d’un univers à chaque histoire, créer de nouveaux personnages, décider de leur destin. C’est donc un exercice de création pure, que j’apprécie tout particulièrement. À ce jour, j’ai publié une quinzaine de nouvelles dans diverses anthologies, toutes dans des genres très différents allant du poétique à l’horrifique, en passant par la SF et la fantasy.

Vous êtes ingénieure en chimie de formation. Quels liens entre l’écriture de romans et votre univers professionnel de base?

Comme aucun de mes personnages ne porte de blouse blanche, les liens entre ces deux occupations sont ténus. Je pense que mon métier m’a surtout aidée à cadrer mes projets d’écriture, à savoir comment les mener à bien. Une certaine rigueur, de la discipline et un bon sens de l’organisation sont nécessaires dans chacune de ces activités. 

Vous êtes née à Lausanne. Vous avez grandi à Epalinges, et suivi votre scolarité notamment au collège de Béthusy. Votre formation d’ingénieure chimiste vous a conduit en Valais, puis vous avez déménagé en Suisse alémanique, Zurich puis enfin la région de Bâle, où vous résidez. Que représente Lausanne à vos yeux?

J’ai en effet pu découvrir de nombreuses régions de notre beau pays. Je reviens régulièrement sur Lausanne, surtout pour rendre visite à mes parents qui habitent toujours Epalinges. La ville a changé depuis que je l’ai quittée, et je redécouvre avec plaisir certains endroits ou quartiers lors de mes passages. Avec une tendresse particulière pour les bords du Léman, «mon» lac, toujours aussi merveilleux, changeant et inspirant.

Vous êtes une romande installée en Suisse alémanique, avec votre conjoint valaisan et vos deux garçons adolescents bilingues. Une parfaite incarnation de la Suisse! Quel regard portez-vous sur les différences supposées entre Romands et Alémaniques?

Si j’ai toujours adoré les langues, vivre en Suisse alémanique me fait d’autant plus aimer la mienne. J’essaye d’en transmettre la beauté à mes deux garçons, tout en étant fascinée par leur bilinguisme. Pour moi qui suis un brin fâchée avec la grammaire allemande, leur aide est souvent précieuse! Chaque région a sa propre mentalité et il existe des différences entre Romands et Alémaniques. Mais expérimenter cela in situ, découvrir d’autres points de vue et manières de faire est une chance immense. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’apprécie la ville de Bâle, très vivante et ouverte. Même après toutes ces années, j’ai toujours l’impression d’être en vacances quand je peux y flâner l’été, dans les rues piétonnes ou au bord du Rhin.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

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