«Rendre le langage d’art simple n’est pas facile, mais c’est possible»
Matthias Sohr est un artiste et historien qui adopte le langage simplifié dans ses activités depuis une décennie. Entrevue avec ce Suisse d’adoption pour qui les mots doivent inclure le plus grand nombre.
Madonna et Matthias Sohr
«Quand on veut être artiste, c’est dans la vie qu’on doit chercher son inspiration». Cette phrase est attribuée à la chanteuse Madonna. Ce que Matthias Sohr crée colle tout à fait à ce credo. L’artiste lausannois d’origine allemande grandit avec l’omniprésence de situations de handicap. Des situations un peu partout dans sa famille, et pourtant taboues. Une atmosphère qu’on peut facilement imaginer étouffante. «Enfin, ce sont nos sociétés contemporaines qui peignent cette image des situations de handicap, en mettant des personnes en échec constant», précise Matthias Sohr. «Je me souviens très bien que mon père n’était pas mécontent du tout en fauteuil roulant. Certes, il n’était pas ravi de la progression de sa sclérose en plaques qui lui a coûté sa vie... Il a toujours eu de la joie de vivre.»
Parcours académique et artistique
En arrivant en Suisse, Matthias Sohr se spécialise en histoire de la psychiatrie et de la neurologie. Il se forme ensuite en Arts visuels à l’ECAL. Aujourd’hui encore, il a soif d’apprendre, également en dehors du milieu académique. Il vient de terminer une formation nourrissante de pair-proche aidant en psychiatrie. Formation née de l’expérience des pairs praticiens et praticiennes en psychiatrie, profil professionnel qui s’installe peu à peu dans les cantons romands. En tant qu’homme et en tant qu’artiste, il colle assez vite aux mots précités de Madonna: «au début de mes recherches, je pensais que c’était le «handicap» qui souffrait d’un manque de visibilité. Personnellement, vu le tabou avec lequel j’ai grandi, il m’a fallu un moment pour me rendre compte de la présence de personnes en situation de handicap visible dans l’espace public. Une sorte d’aveuglement par le validisme omniprésent dans nos sociétés. Presque par affect, les moyens auxiliaires présents dans mes œuvres, comme des monte-escaliers et des fauteuils roulants, je les mettais en scène de manière hypervisible. Par la suite, j’ai travaillé sur moi et je me suis rendu compte que je parlais à travers mes œuvres en tant que proche aidant. Que le sujet était moi, dans ce que je crée, souvent en collaboration avec les membres de ma famille ou d’autres personnes en situation de handicap. C’est de ma propre situation avant tout que je parle à travers mon travail. De toute façon, les personnes en situation de handicap n’ont pas besoin qu’on parle d’elles à leur place.»
Rencontre avec le FALC
Il y a presque 10 ans, un tournant s'est produit dans la vie de l’artiste. Par des œuvres à base de moyens auxiliaires, Sohr évoque le manque d’accessibilité dans les lieux dans lesquels il expose. Au moment de promouvoir son exposition personnelle à l’ACUD Galerie à Berlin, il veut aller plus loin: adopter une communication accessible. Il apprend alors que des prestations existent dans ce but, notamment chez Pro Infirmis et ses homologues internationales, avec la méthode Facile à lire et à comprendre (FALC) en français, la Leichte Sprache en allemand, l’anglais easy-to-read. Méthodes visant à rendre l’information accessible aux personnes en situation de handicap mental.
Règles et récompense autour du langage simplifié
Matthias Sohr cherche depuis à aller au-delà, et à quel point c’est réussi! Il fait de son atelier, soutenu par la Ville de Lausanne, l’espace d’art Bureaucracy Studies, qui ne communique qu’en langage simplifié. Il crée aussi la Revue de Bureaucracy Studies, visant à rendre l’art contemporain plus accessible possiblement pour toutes et tous. Revue multilingue qui décroche le Swiss Art Award en 2023, dans la catégorie «Critique, Édition, Exposition», rien que ça. «Mais toutes les libertés ne sont pas admises», rappelle Sohr, «ni dans l’art ni dans le langage simplifié. En travaillant pour, avec et contre les directives et protocoles, on arrive à se les approprier en partie, à les marquer de ses empreintes.» Empreintes des relectrices et relecteurs en situation de handicap mental, qui vérifient que les contenus soient accessibles.
Retour aux origines
La casquette d’historien de Sohr n’est pas en reste, concernant ce langage particulier. Il en raconte les origines en Europe:« fin des années 1960, en Suède. Importé dans d’autres pays scandinaves et finalement aussi dans les pays germanophones, c’est par l’entremise de la Suisse alémanique et la Leichte Sprache que la Confédération, Pro Infirmis et d’autres associations misent sur son pendant français. En ce qui concerne d’autres pays francophones, les Belges adoptent par exemple déjà dans les années 1980 le courant du «langage clair», pour simplifier le langage légal.»
Que réserve le futur proche?
Voici quelques objectifs pour les futurs projets de Matthias Sohr: «mettre en ligne le site web de la Revue de Bureaucracy Studies, site adapté aux besoins des personnes en situation de handicap visuel; finir la rédaction du numéro 4 de ladite revue; et bien sûr, faire plus d’expositions. J’aimerais aussi continuer l’archivage des documents en langages simplifiés en différentes langues. Je m’intéresse aussi beaucoup au courant qui veut que l’art soit admis comme geste de soin.»
Tout le monde à Montriond
Le 11 novembre 2025, à la Bibliothèque Montriond, Matthias Sohr a présenté sa conférence tout le «L’art en langage simple». Il raconte: « Isabelle Cardis, responsable de la Bibliothèque Montriond, est très engagée pour le FALC. Elle m’a proposé d’en parler après que j’ai contacté les Bibliothèques de Lausanne au sujet de leurs collections.»
Anaïs Sancha
Service des bibliothèques et archives
Direction de la culture et du développement urbain
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1003 Lausanne