La carte blanche de l’espoir: des textes inédits à lire ou à écouter!
Dans le cadre de la 9e édition des Rencontres 7e art Lausanne, dont la thématique de cette année est «Hope», 4 autrices et auteurs lausannois proposent un texte inédit autour d’un chef-d’œuvre du patrimoine cinématographique. Des textes originaux à lire ou à écouter!
«Quand j’ai appris que le sujet de cette rétrospective était «HOPE» je n’ai pas trop compris le lien entre le film et cette thématique. Je l’avais vu dans un cadre scolaire, gênée par les rires un peu bêtes de mes voisines qui se moquaient des tics des malades et des bégaiements de Billy, le jeune et mignon patient. La terrible fin du film m’avait durablement marquée et j’avais zappé la belle et mystérieuse séquence finale avec le Grand Chef. En le revoyant, je me suis rendue compte que j’avais oublié à quel point le personnage que joue Jack Nicholson amène ce vent de liberté et d’espoir à ses compagnons de chambrée. Lors de la présentation du film, notre professeur nous avait parlé du parcours de Miloš Forman, le cinéaste de nationalité tchèque, et comparait le pouvoir de la terrible infirmière à l’oppression communiste qu’avait subi l’artiste dans son pays d’origine. Oui, en Valais, en pleine guerre froide, les partis de gauche n’avaient pas vraiment la cote!
J’avais été marquée par le pouvoir de persuasion du personnage principal face à ses camarades de pavillon, je me disais que c’était parce qu’ils avaient des problèmes psychologiques que McMurphy avait réussi à les rallier si rapidement à ses lubies. Pourtant, en observant ce qui se passe actuellement dans le monde, ce film tourné il y a cinquante ans a gardé toute sa pertinence quand on voit la «folie» de certains dirigeants et de leurs supporters prêts à soutenir leurs actions en défiant toute raison.
Ce film m’avait également permis de découvrir – même si c’était une fiction – ce monde fermé qu’est un hôpital psychiatrique et de donner un visage plus concret et moins inquiétants aux malades. Car j’ai passé ma jeunesse pas très loin de Malévoz, le «Cery» du Canton du Valais. Perché sur les hauts de Monthey, cet endroit me paraissait vaguement flippant, déjà son nom, avec le mot «mal» dedans, n’aidait pas à dissiper une sourde inquiétude à son évocation – régulière à l’école – genre «Fais-gaffe, tu vas finir à Malévoz si tu continues à débloquer».
Et depuis toute petite, chaque fois que nous allions, mes copines et moi à la «Placette» ou à la piscine de Monthey nous avions peur d’avoir à faire avec un «fou de l’hôpital» qui se serait échappé de l’asile. Si nous en croisions quelque fois, jamais nous n’aurions pensé qu’ils avaient juste simplement le droit de sortir et de se promener tranquillement en ville. On les voyait plutôt comme des fugitifs ayant réussi à se détacher de leur camisole de force, franchir des obstacles tels que grillages et murs pour s’échapper et errer hagards dans les rues avant de se faire rattraper par de patibulaires gardiens. Oui, mes amies et moi avions beaucoup d’imagination. Le mystère entourant cet hôpital nourrissait cette peur irrationnelle et ces scénarios délirants. Et depuis la projection de «Vol au-dessus d’un nid de coucou», l’éventuel «fou dangereux semant la terreur dans les rues Monthey et des environs» avait gagné le rictus inquiétant de l’acteur américain.»
Hélène Becquelin
«Auteur de mes jours,
Serrant son enfant dans ses bras, elle se dit que, pour lui, elle saurait laisser ses addictions dans le passé. Jamais, pourtant, le spectre du manque n’eut plus de pouvoir sur elle que dans les mois qui… AH NON… suivirent… STOP! Non mais là, il ne faut pas exagérer. Je n’en peux plus, vous entendez, JE N’EN PEUX PLUS! Je ne peux pas avoir quelques chapitres de bonheur? De tranquillité? A chaque fois, vous me faites le même coup: situation initiale pourrie, espoir, catastrophe, désillusion, malheur. Vous ne voulez pas aller torturer un autre personnage? Je ne sais pas, envoyez-moi en vacances sur une plage quelconque pendant qu’un lointain cousin vit une série de drame.
…
Non? Vous n’y arrivez pas? Je suis votre «personnage préféré», votre «création ultime»? Allons, n’exagérons rien. Quatre bouquins et vous ne savez même pas que je prends des cours de peinture à l’huile depuis deux ans et que je rêve d’ouvrir mon propre café. Quand vous êtes-vous intéressé à moi? Je vous avertis, j’ai déjà préparé une petite annonce:
«Nora, 37 ans, personnage ayant beaucoup à offrir, cherche auteur prêt ou autrice prête à prendre soin d’elle. IA bienvenue. Rôles secondaires, ok. Poètes maudits et pervers narcissiques s’abstenir.»
…
Inutile de bouder, je maintiens «IA bienvenue»: je ne vois pas comment un robot pourrait être plus insensible que vous. Ah, c’est la qualité de l’écriture qui vous inquiète? Je suis désolée mais vos titres abracadabrants et tous ces rebondissements… Enfin, on ne peut pas dire que c’est très bien écrit. Voyez ma demande comme un défi, essayez quelque chose de nouveau!
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Ah non, n’allez pas rejeter la responsabilité sur votre «muse» ou votre inspiration: c’est vous qui m’avez créée, maintenant vous assumez. Déjà là, vous voyez, mon personnage s’étoffe. Une rébellion, un rêve de bonheur face à un créateur maléfique: ça ferait un bon début de roman, non?
…
D’accord, «maléfique» est un terme un peu fort, mais imaginez: un groupe de personnages qui se révolteraient contre leur auteur. Une quête complexe, perdue d’avance. Sauf si… Je suis certaine que votre éditeur serait preneur.
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Je n’ai qu’à l’écrire moi-même? Ah ben, pourquoi pas? Un personnage qui écrit un livre sur des personnages qui… Ouh, ça ferait de moi la créatrice, n’est-ce pas? Ça n’est pas à prendre à la légère, hein! Oui, j’insiste.
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Écrire ma propre histoire… Très existentialiste comme idée. Et oui, vous m’avez donné des références. Je sais que je vous dois beaucoup; ça ne justifie pas que vous me maltraitiez pour autant! Vous m’avez créée, je n’ai rien demandé. En quelque sorte, vous me devez tout. Et pourtant, je ne demande qu’une chose: laissez-moi vivre sous votre clavier et nous les écrirons ensemble, ces romans.
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Comment ça, ce n’était pas le contrat? Je n’ai rien signé à ce que je sache. Ce contrat, il est entre vous et vous.
…
Ah, il fallait vous poser la question avant de commencer à écrire! »
Louise Bonsack
«Allongé sur un lit, il se dit que les pensées sont des flocons de neige qui tourbillonnent dans la nuit de son cerveau.
Il se souvient de tout, en vrac. De son école, de ses vacances d’été en Italie, de ses études de médecine, de ses missions autour du monde pour le CICR, de la prison bombardée par les Américains en Irak et des familles de détenus qui écartaient les blocs de pierres à mains nues, avec l’espoir de retrouver leur fils ou leur frère vivants.
Il revoit l’hélicoptère se poser tout près de lui. Et puis plus rien ensuite.
Il repense au film «Les Evadés», rediffusé par la TV. Au regard de Morgan Freeman, impassible face à tout ce qui lui arrive. Et si exemplaire pour son compagnon de prison, interprété par Tim Robbins.
Dans la nuit de ses pensées surgissent aussi les rires de son épouse lors du mariage au bord du lac. Et le visage perdu de sa mère quand il lui rendait visite à l’EMS. Il revoit les Cubaines de 15 ans obligées de vendre leur corps pour un kilo de patates. Et les enfants-soldats drogués de Sierra Leone avec leurs yeux explosés par le brown brown, mélange de cocaïne et de poudre à canon.
Il se dit que le monde est décidément mal fait et que Dieu, s’il existe, aurait dû être moins paresseux. Il aurait pu le créer en douze mois ou en trois ans plutôt qu’en sept jours. Pourquoi être si pressé? 7 jours c’est quoi quand on a l’éternité?
Il songe à se lever, il a promis à sa fille de l’emmener à son cours de danse. Sa fille qui lui avait reproché un jour de ne pas tenir ses promesses. Cette fois il va le faire, mais il ne sait plus très bien si on est le matin ou le soir.
Heureusement, son esprit sort de sa torpeur, ses idées deviennent plus précises. Lui reviennent certaines de ses lectures, le personnage de l’abbé Faria dans «Le comte de Montecristo». Encore un type incroyable qui essayait de s’évader.
Il se souvient aussi du livre sur le cerveau humain, constitué de graisse, d’eau, de protéines, et dont les scientifiques sont incapables de dire par quel mécanisme il parvient, avec si peu de matière, à réfléchir, à penser!
Une autre chose l’a marqué dans ce bouquin: 20 % des patients que l’on croyait dans un état végétatif sur leur lit d’hôpital sont en réalité tout à fait conscients de ce qui leur arrive. Un sur cinq!
Les fourmillements dans ses jambes lui donnent de l’espoir. Et il ressent la chaleur de la main qui vient de se poser sur son bras. Est-ce sa fille? C’est sa voix, il en est presque sûr. Il va l’emmener à son cours de danse, c’est promis!
Il doit d’abord réussir à lui dire qu’à l’instar des deux personnages du film, il va pouvoir s’évader lui aussi. Eux de leur prison, lui de son coma.»
Raphaël Guillet
«Sorti en salle en 2007, le film «Into the Wild» est l’adaptation du livre éponyme publié en 1996 par le – souvent contesté – écrivain-alpiniste Jon Krakauer. Ainsi, au cours de 148 minutes parsemées de grands espaces, d’Amérique profonde, de folk music et de rock’n’roll, Sean Penn porte à l’écran l’histoire vraie de Christopher McCandless, ou plutôt d’«Alexander Supertramp», l’homme se renommant comme tel au moment de prendre la route en 1990. Ce qui s’apparente alors à deux ans de périple entre la Côte Est et la Côte Ouest des États-Unis, avec pour but symbolique et effectif un dépouillement matérialiste et une recherche de nature préservée, se termine en 1992 par la mort de McCandless à l’âge de 24 ans en Alaska, cela à la suite d’une ingestion accidentelle de plantes sauvages toxiques.
Durant sa quête, s’il arrive à McCandless de pratiquer le trainhopping en empruntant clandestinement des trains marchandises – à l’image de Jack Kerouac dans son célèbre «Sur la route» –, l’omniprésence de la voiture dans le biopic proposé par Sean Penn apparaît comme un des premiers grands paradoxes de la démarche. Très souvent perfusées à l’énergie fossile, les pérégrinations de McCandless sont aussi rythmées par de nombreuses rencontres humaines – en cela, le titre «Voyage au bout de la solitude», traduction française de l’ouvrage de Krakauer, est plutôt malheureux. Dans cette perspective d’enchaînement de rencontres, le scénario du film met en avant Jan et Bob, un couple de hippies arpentant le bitume états-unien dans un camping-car aux décorations psychédéliques. Ces personnages (plus secondaires dans le livre) font certes office de parents spirituels pour McCandless, mais ils inscrivent aussi le film dans la filiation d’«Easy Rider», chef de file des Road movies américains et pilier du mythe de la sacro-sainte liberté motorisée si chère au pays de l’Oncle Sam. À côté des hippies et des naturistes en automobile, McCandless n’a de cesse d’entrer en contact avec d’autres personnages qui ont affaire à la nature en raison de leur travail ou de leurs hobbys. On citera notamment les fermiers en grosses moissonneuses batteuses et les chasseurs alaskiens en pick-up. Se pose alors la question d’un second grand paradoxe présent dans le film: de quelle nature veut nous parler «Into the Wild»?
Indéniablement, McCandless – ou plutôt Alexander Supertramp – part en quête de contrées sauvages encore non investies par l’humain. En Amérique du Nord, un concept exprime bien cette idée: la Wilderness. Difficilement traduisible en français, il définit l’idée d’une nature primitive et non impactée. Dans un texte scientifique publié en 1995 intitulé «Trouble with Wilderness», William Cronon – un des pontes de l’histoire environnementale aux USA – défend une thèse qui fait alors polémique. Pour lui, la Wilderness n’a jamais existé et tient du mythe. En effet, même d’apparence naturelle et vierge, un espace peut avoir été investi par des communautés ancestrales, avant d’être délaissé. De plus, dans une approche dynamique et relationnelle de l’environnement, il est difficile de penser que l’humain n’a pas d’impact sur des territoires même reculés, tant les divers éléments charrient partout des particules polluantes. Enfin, la Wilderness témoigne d’une vision très anthropocentrée et oublie un peu vite que l’humain partage la planète avec de multiples espèces animales. De fait, un espace naturel non investi n’existe pas! Cette mise en tension de l’idée de Wilderness s’illustre parfaitement dans «Into the Wild», McCandless devant constamment reprendre sa quête, tant il peine à se départir de la civilisation. En effet, même dans les vastes étendues sauvages qu’offrent l’Amérique du Nord, l’humain n’est finalement jamais très loin dans le film, comme le montrent d’ailleurs les avions qui traversent le ciel et, surtout, l’épave du fameux Magic bus située près de la réserve du Denali. Entre le printemps et l’été 1992, McCandless s’établit dans le véhicule abandonné, avant d’y mourir. D’abord, le Magic bus est utilisé pour loger des mineurs qui travaillent dans les gisements d’antimoine environnants, puis il est laissé sur zone pour servir d’abri aux chasseurs. Destin curieux pour ce véhicule qui est finalement retiré par hélicoptère en 2020 pour des raisons de sécurité. À la suite du succès du film, et aussi de l’essor des réseaux sociaux, le Magic bus devient un produit d’attraction touristique. Son attrait cause dès lors de nombreux accidents, certains randonneurs étant mal préparés aux rigueurs du terrain.
À l’opposé du projet «Documerica» lancé au début des années 1970 qui vise à faire un état des lieux environnemental des USA, «Into the Wild» n’est donc pas un film écologiste, il n’en a d’ailleurs pas la prétention et ce en dépit des magnifiques images de nature proposées au public. Le film est surtout le récit d’un jeune occidental éduqué, aux parents ayant réussi dans l’aérospatial, qui, asphyxié par les faux semblants de l’american way of life, coupe les ponts avec sa famille et son milieu. Sa mise au vert n’a pas pour but de préserver la nature, mais plutôt d’en bénéficier à titre individuel. Émerge alors un troisième paradoxe présent dans «Into the Wild». En effet, aussi exigeante et radicale soit la fuite antimatérialiste de McCandless – rappelons quand même qu’il tient 112 jours en autonomie complète en Alaska – sa démarche n’en resterait-elle pas malgré tout individualiste et bourgeoise? Si le film et le livre s’attardent très peu sur la politisation de leur personnage principal, il faut néanmoins citer ces quelques lignes de Krakauer: «malgré [une] aversion pour l’argent et pour la consommation ostentatoire», écrit l’auteur, «[les] tendances politiques [de McCandless] ne portait pas vers la gauche», avant de pointer une admiration certaine pour l’ancien président Ronald Reagan et un plaisir à ridiculiser la politique du parti démocrate. Dès lors, on peut se demander en quoi la construction d’un mythe cinématographique autour d’un diplômé d’une prestigieuse université, qui brûle délibérément une partie de son argent, ne valorise-t-elle pas un certain idéal néolibéral? Dans le film, un dialogue va même jusqu’à faire dire à Mc Candless: «je m’amusais plus quand j’étais sans un sous». À ce sujet, on laissera à Anne Humbert, autrice de l’essai «Tout plaquer, la désertion ne fait pas partie de la solution… mais du problème», publié en 2023, le mot de la fin: «Il y a d’ailleurs une certaine indécence à se vanter de sa précarité choisie quand tant de personnes subissent la précarité et en souffrent. Ceux qui n’ont jamais connu la précarité peuvent la fantasmer voire la rechercher. Ceux qui l’ont déjà connue savent à quel point c’est dur de vivre avec la peur au ventre».
Philippe Vonnard
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