«L’envers du décor» des planches originales du Centre BD
Le Centre BD conserve près de 2'500 planches originales de bande dessinée. A l’occasion du festival BDFIL 2026, son équipe propose une exposition qui révèle la face cachée de ces œuvres devenues si prisées, ainsi que les défis de leur conservation.
Les étapes de création d’une planche originale
Quand nous prenons rendez-vous avec Estelle Gautschi, archiviste documentaliste, et Rowena Pasche, conservatrice-restauratrice au Centre BD, nous sommes loin d’imaginer l’incroyable voyage qui commence. Concrètement, quelles sont les étapes de création d’une planche originale de bande dessinée? «La création d’une planche originale suit un procédé structuré», entame Estelle Gautschi. Après l’idée et le scénario, le storyboard définit le découpage. Suivent le crayonné pour la mise en place, l’encrage pour les traits finaux, le lettrage et la mise en couleur. Habituellement, une première phase consiste à réaliser l’ébauche du dessin à l’aide d’un crayon graphite. Parfois, l’artiste utilise un crayon bleu inactinique: cette teinte spécifique a l’avantage de ne pas apparaître à l’impression, ce qui permet d’éviter l’étape du gommage avant la mise en couleur. La deuxième étape est l’encrage, qui est généralement réalisé à la plume ou au pinceau. «L’encre de Chine, souvent utilisée, est très stable dans le temps. En revanche, certains artistes ont parfois recours au stylo bille ou au feutre, mais ce type d’encre se conserve moins bien avec les années», précise Rowena Pasche. Quant à la mise en couleur, elle peut être réalisée directement sur la planche crayonnée ou encrée avec de l’aquarelle, de la gouache ou de l’encre de couleur. Pour une impression en quadrichromie, l’artiste inscrit les codes couleurs au dos de la planche ou sur un calque.
Nous découvrons que les planches originales sont 1,5 à 2 fois plus grandes que leur format imprimé. Cela s’explique par le fait qu’un grand format est plus aisé à dessiner et permet de soigner les détails pour un meilleur rendu final. Les planches sont par ailleurs souvent composées de 2 à 3 parties, qui sont ensuite collées entre elles au moment de leur impression. Et parfois les cases y sont même collées une à une: «Cette méthode permet à l’artiste d’éviter le risque de redessiner l’entier de sa planche en cas d’erreur» indique la restauratrice. Sans compter le confort ergonomique sur la table à dessin! «Ce qui rend les planches originales aussi fascinantes, c’est leur variété, témoin des étapes de création et des différentes manières de travailler des artistes», s’enthousiasme l’archiviste documentaliste. En effet, chaque planche est unique et porte les traces de crayons, de corrections et des collages invisibles dans la version finale imprimée.
La planche originale comme support d’imprimerie
Les procédés techniques, autant que les méthodes d’industrialisation de la production des revues et des albums de BD, ont façonné les planches originales au fil du temps. «Au départ, les planches avaient principalement une valeur de support d’imprimerie, avant d’être sacralisées par les collectionneurs puis les musées à partir des années 1980, jusqu’à devenir des objets de spéculation» souligne Estelle Gautchi. Depuis les années 1990, les artistes ont pris conscience de la valeur de leurs originaux et des critères de choix des amatrices et amateurs. Elles et ils sont dorénavant nombreux à produire des «planches-œuvres» très esthétiques, en couleur directe, qui trouvent leur place sur les murs de nos salons. Le marché de l’art s’intéresse également aux originaux de BD, et beaucoup transitent par des maisons de vente spécialisées.
Leurs valeurs économique et patrimoniale n’étaient donc pas perçues de la même manière au 20e siècle que de nos jours. Une planche de Caza le démontre bien: elle contient un phylactère (bulle de texte) - initialement placé dans la marge par l’artiste - qui a été découpé au cutter, déplacé puis recollé, le tout avec une couche de correcteur [1]. «À mon avis, c’est l’imprimeur qui l’a déplacé pour éviter qu’il ne disparaisse dans la marge de la reliure de la BD» nous confie Estelle. La bulle de la case en-dessous renforce cette hypothèse: Caza l’a disposée dans la marge mais de manière moins marquée, ce qui lui a permis d’être épargnée. «Les traces de découpage et le correcteur liquide blanc sont observables au recto. Au verso, le scotch réunissant les 2 parties distinctes de la planche est visible, tout comme la rustine», précise Rowena. À notre époque, qu’une personne autre que l’artiste puisse décider unilatéralement de modifier - et dégrader - une planche originale semble juste impensable!
Dans le domaine de la bande dessinée, les calques sont utilisés pour de nombreux usages: annoter des textes, des traductions, renseigner des codes couleurs. Ce qui permet d’avoir plusieurs options d’impression sans modifier le document original. Chez Derib, un papier-calque se retrouve au-dessus de la planche d’un épisode de Yakari, en vue de son adaptation dans la langue de Goethe [2]. Alors que les aventures de Bob Morane voient la vie en rouge avec un calque utilisé comme code couleur sur une planche de Forton [3]. «Un calque par couleur était utilisé pour l’impression en quadrichromie. Il fallait donc répéter l’opération» précise l’archiviste.
Un autre langage entre l’artiste et le personnel de l’imprimerie se retrouve au dos de certaines planches. Uderzo y a par exemple esquissé à l’aquarelle les codes couleurs choisis à l’attention de l’imprimerie [4]. On retrouve le même procédé pour un tome de «La patrouille des Castors» [5]. Quant au recto de cet original signé Mitacq, il révèle une autre anecdote: au début des années 1950, Dupuis a utilisé le bleu inactinique pour tenter de rationaliser le travail des dessinatrices et dessinateurs [6]. Il a dans ce but fait produire des planches vierges contenant des repères pour les cases et des portées pour les lettrages dans cette teinte invisible à l’impression. «Cette tentative n’a pas fait long feu, les artistes détestant être mis dans des cases», résume Estelle.
Les défis de la conservation
Depuis la fin du 20e siècle, la planche originale a acquis le statut d’objet patrimonial, chargé d’histoire. Conserver ces originaux exige des conditions rigoureuses : lieu de stockage adéquat, maîtrise de la température et de l’humidité, protection contre la lumière et les polluants, matériel de conditionnement adapté et manipulation précautionneuse. Dans l’exposition «L’envers du décor: état de santé des planches originales du Centre BD», Rowena met en lumière les défis et le savoir-faire nécessaire pour préserver ces œuvres fragiles et précieuses.
«La 1ere étape est d’appliquer les principes de conservation préventive, qui visent à retarder la dégradation des matériaux constitutifs d’un objet en intervenant sur son environnement», renseigne la restauratrice. Outre les facteurs de dégradation externes, les matériaux des planches originales sont parfois à l’origine d’altérations comme la qualité du papier, les encres et couleurs, les calques et les éléments collés. «Ces derniers comportent un risque élevé de perte d’éléments essentiels et sont un vrai défi de conservation», insiste l’archiviste documentaliste. Elle cite pour preuve les phylactères perdus d’un original de Miniac [1], ainsi qu’une case longtemps égarée - et heureusement retrouvée - d’une planche de Ferrandez [8].
Quant à la restauration, elle intervient dans un 2e temps. Elle comprend l’ensemble des interventions réalisées directement sur le document dans le but de retarder ou d’interrompre les processus de dégradation, et de lui redonner une bonne lisibilité. Dans la mesure du possible, ces interventions sont réversibles et les matériaux de restauration compatibles avec les matières d’origine. «Dans le but de pouvoir étudier ou intervenir ultérieurement sur l’original, sur la base de nouvelles connaissances scientifiques», souligne la restauratrice.
Un nouveau défi est l’archivage électronique, les autrices et auteurs étant de plus en plus nombreux à dessiner leurs planches sur des supports numériques. L’absence de support physique, la multiplication des formats et du stockage rendent contraignantes la lecture et la conservation de ces documents numériques à moyen et à long terme. Finalement, le stockage des œuvres numériques n’est ni plus aisé ni plus sûr que la conservation des originaux physiques.
Vous désirez en savoir plus et vous en mettre plein les mirettes? Alors n’hésitez pas et venez visiter l’exposition «L’envers du décor: état de santé des planches originales du Centre BD» durant le festival BDFIL, du 27 avril au 10 mai 2026 à Plateforme 10! Des planches originales vous y attendent, et vous saurez pourquoi ces trésors - malgré leur fragilité - restent accessibles et visibles, comme une trace laissée dans l’histoire du 9e art.
Line Lanthemann
Liste des planches originales illustrant cet article
[1] Philippe Caza, «Le monde d’Arkadi», volume 2: «Le Grand Extérieur», Les Humanoïdes associés, 1990, planche 11.
[2] Derib, «Yakari», volume 9: «Les prisonniers de l’île», Derib (dessin), Job (scénario), Casterman, 1983.
[3] Gérald Forton, «Bob Morane», volume 9: «La chasse aux dinosaures», Gérald Forton (dessin), Henri Vernes (scénario), Lefrancq, 1993. Paru dans «Pilote» en 1965.
[4] Albert Uderzo, «Jehan Pistolet», volume 4: «Jehan Pistolet en Amérique», Albert Uderzo (dessin), René Goscinny (scénario), éditions Albert René, 2002, p. 31. Paru dans «La libre Junior» entre 1952-1956, puis dans «Pilote» entre 1960-1961, sous le titre «Jehan Soupolet, le corsaire du Roy».
[5] Mitacq, «La patrouille des Castors», volume 8: «Le hameau englouti», Mitacq (dessin), Jean-Michel Charlier (scénario), Dupuis, 1961. Paru dans «Spirou» en 1959, verso.
[6] Idem, recto.
[7] Jean-François Miniac, «Agatha Christie», volume 1: «Le crime de l’Orient-Express», Jean-François Miniac (dessin), François Rivière (scénario), Lefrancq, 1995, planche 39.
[8] Jacques Ferrandez, «Carnets d’Orient», volume 4: «Le centenaire», Casterman, 1994, planche 17. Prépublié dans «A suivre», numéro 187, août 1993.
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